“La vérité finira par triompher” - Entretien avec Nicolas Sarkozy
Condamné mercredi par la Cour d’appel dans l’affaire dite des «écoutes», l’ancien président a décidé de se pourvoir en Cassation. Il sort du silence dans un entretien accordé au Figaro.
"J’ai tout de suite su qu’il s’agirait d’un combat de longue haleine."
Nicolas Sarkozy
LE FIGARO. - Vous vous êtes pourvu en cassation mercredi, immédiatement après votre condamnation à trois ans de prison dont deux avec sursis par la cour d’appel dans l’affaire dite «des écoutes Bismuth». Comment réagissez-vous à cette sentence?
Nicolas SARKOZY. - Hélas, je ne suis pas surpris. J’ai tout de suite su qu’il s’agirait d’un combat de longue haleine pour faire triompher, non pas seulement ma cause, mais les principes essentiels de notre démocratie, qui ont été foulés aux pieds: la confidentialité des conversations entre un avocat et son client ; la réalité d’une preuve ou de l’absence de preuve ; le doute qui doit, en toutes circonstances, profiter à la défense et non à l’accusation ; le droit à une justice impartiale qui se prononcerait sur ce que j’ai fait ou pas fait, et non pas sur ce que je suis… Ainsi, j’observe simplement des faits. Depuis le début de cette procédure, ces principes essentiels ont été intentionnellement bafoués dans le seul but de construire à tout prix une culpabilité!
À quels faits pensez-vous précisément?
Certains magistrats sont dans un combat politique. Ils l’ont dit publiquement. Ce n’est pas un fantasme. Comme un journaliste l’a révélé mercredi, la présidente de la chambre qui m’a condamné s’en est prise à moi nominativement en 2009 dans un article du Monde. N’aurait-elle pas dû se déporter, plutôt que de juger un homme qu’elle avait publiquement mis en cause de manière aussi véhémente? Imaginez qu’il se soit produit l’inverse. Si un juge soutenant mes idées politiques avait été désigné… Quel scandale immense cela aurait provoqué! L’inverse devrait susciter la même indignation. La jurisprudence de la CEDH dit qu’il suffit que l’accusé ait un doute raisonnable sur l’impartialité de son juge pour que celui-ci se déporte… Autre exemple: la justice avait déjà désigné comme l’une des juges d’instruction du dossier «Bismuth» (Claire Thépaut, NDLR), un magistrat qui avait déclaré dans Mediapart, après l’élection présidentielle de 2012, «ce qui est certain c’est que nous aspirons tous à retrouver du calme, de la sérénité et de la confiance», sous-entendu grâce à la défaite de Sarkozy.
N’était-ce pas pourtant au minimum de nature à nourrir un «doute raisonnable» sur son impartialité? Un syndicat de magistrats m’a installé au cœur du tristement célèbre «mur des cons». Ce sont des faits. J’ai été mis en garde à vue devant le monde entier, j’ai passé des journées entières à répondre aux questions de juges d’instruction, j’ai assisté à toutes les audiences du procès de première instance, puis du procès en appel. J’ai toujours fait face à mes obligations judiciaires, j’ai toujours respecté l’institution et n’ai jamais demandé la moindre faveur mais je ne me laisserai pas condamner alors que je suis parfaitement innocent des balivernes et des montages qui ont été construits contre moi. Le combat sera long, je le mènerai jusqu’au bout. Au-delà de ma simple personne, c’est l’idée que chaque citoyen peut se faire de la justice qui est en cause.
Vous continuez donc à clamer votre innocence?
Tout le monde le sait. Après d’innombrables investigations nationales comme internationales, la montagne promise a accouché d’un vide sidéral. Dans cette affaire, tout est factuellement faux, juridiquement illégal et moralement insensé. On m’accuse d’avoir scellé un «pacte de corruption» avec quelqu’un - le juge Azibert - à qui je n’ai pas parlé, sans aucune contrepartie ni financière ni d’aucune sorte. On me reproche d’avoir pensé à aider sa candidature (ce magistrat, également condamné, aspirait à un poste à Monaco, NDLR) qui n’a jamais été formulée, par une intervention qui n’a jamais été faite, en échange d’un service qui n’a jamais été ni demandé ni rendu! Le tout étant, enfin, fondé sur des bribes de conversations entre un avocat et son client, confidentielles par essence… La jurisprudence de la CEDH est formelle: en aucun cas, et d’aucune façon, de telles écoutes ne peuvent m’être opposables. Le pourvoi en cassation vise donc à ce que le droit, et seul le droit, soit dit. J’irai jusqu’au bout, car je répète: je n’ai rien fait de condamnable. Il n’est pas question que je baisse les yeux.
Sur quels moyens reposera le pourvoi?
Il y en a quantité, mais je n’en citerai qu’un seul. Pour s’affranchir du secret qui protège les conversations avocat-client, la présidente cite l’arrêt de mars 2016 de la Cour de cassation validant les écoutes entre mon avocat et moi, arrêt dénoncé à l’époque par de nombreux commentateurs comme un arrêt sur-mesure, pour Nicolas Sarkozy, contraire aux droits fondamentaux. Mais imaginez-vous que trois mois après cet arrêt, en juin 2016, deux autres arrêts ont été rendus, l’un par la même cour, l’autre par la Cour européenne, pour renforcer le principe fondamental de ce secret? Ces arrêts ont pour conséquence nécessaire l’irrégularité des surveillances téléphoniques dont mon avocat et moi avons été les cibles. Comment dans ces conditions la présidente peut-elle juger que «le débat est clos» depuis mars 2016? D’après vous, dans un État de droit, l’accusé doit-il bénéficier de la dernière jurisprudence en date, qui lui est favorable, ou d’un arrêt éphémère? La cour d’appel a choisi une jurisprudence sur mesure, qui l’arrange… mais elle est caduque depuis sept ans.
"La question posée n’est pas de savoir si on m’aime ou si on ne m’aime pas, mais de savoir si le droit a été respecté, ou si la seule chose qui compte est qu’une institution couvre des comportements inacceptables dans le seul but de ne pas se désavouer?"
Nicolas Sarkozy
Je ne suis ni Mme Le Pen, ni M. Mélenchon. J’ai été président de la République: je ne serai donc jamais celui qui mettra en cause la justice dans son ensemble. J’ai d’ailleurs croisé la route de magistrats scrupuleux comme Monsieur Van Ruymbeke dont je rappelle qu’il a refusé de cosigner l’ordonnance de renvoi dans l’affaire Bygmalion. Ma position est claire: pas d’amalgame et pas de naïveté.
Vous dites souvent que vous n’êtes pas au-dessus des lois, mais que vous ne voulez pas être en dessous non plus. Avez-vous le sentiment d’être l’objet d’un traitement de défaveur?
Ce que je décris est grave, ce n’est pas une question de «sentiment». Mes sentiments, je les garde pour moi et pour ma famille. La question posée n’est pas de savoir si on m’aime ou si on ne m’aime pas, mais de savoir si le droit a été respecté, ou si la seule chose qui compte est qu’une institution couvre des comportements inacceptables dans le seul but de ne pas se désavouer?
Cherche-t-on à vous faire payer votre fameuse formule sur les «petits pois»?
Le simple fait qu’on puisse poser cette question est en soi extrêmement choquant. Et si tel était le cas, nous ne serions plus en démocratie! Tout le monde aurait le droit de donner son avis, sauf celui qui a été l’élu des Français? Je n’ai jamais insulté personne, j’ai plaidé pour la diversité du recrutement des magistrats et pour qu’il n’y ait pas de consanguinité dans un monde déjà si corporatiste. En quoi est-ce insultant à l’égard de qui que ce soit? Votre question laisse à penser qu’il pourrait y avoir une vengeance contre moi. Or, la vengeance, c’est le contraire de l’État de droit.
Le parquet national financier (PNF) a requis, la semaine dernière, votre renvoi en correctionnelle dans l’affaire dite du «financement libyen» de vos campagnes présidentielles. Êtes-vous inquiet d’un éventuel procès?
Ce réquisitoire est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Une mauvaise nouvelle, parce que je m’en serais bien passé. Mais une bonne nouvelle car après sept ans d’instructions et des commissions rogatoires lancées partout dans le monde pour retrouver un supposé «argent libyen» - je vous rappelle qu’on parlait de dizaines voire de centaines de millions -, la motivation de mon renvoi repose sur seulement cinq pages sur les 450 du réquisitoire. Pas un seul centime n’a été retrouvé et le montant total de la fraude présumée n’a même pas été quantifié. Personne ne dit que je me suis enrichi: les comptes de mes campagnes de 2007 et 2012 ont été passés au crible ainsi que tous mes comptes personnels, ceux de ma femme et de mes enfants. Le dossier est vide. D’anciens responsables libyens avaient promis des preuves: ils n’en ont apporté aucune.
Ils m’en veulent car j’ai été le chef de la coalition qui a mis à bas le système Kadhafi - et j’en suis fier. Le «témoin clé», Ziad Takieddine, a changé de version à sept reprises, on ne retient que celles, loufoques, qui me sont défavorables. En revanche quand il affirme qu’il n’a jamais donné un centime pour ma campagne, on n’en tient pas compte. Enfin, et c’est stupéfiant, un journaliste de Mediapart à l’origine de l’affaire a souhaité témoigner contre moi à plusieurs reprises et quand on lui demande des preuves, il invoque le secret des sources! Je suis un combattant. La vérité finira par triompher. Et tous ceux qui se sont prêtés à ces manigances en rendront compte devant les Français comme devant les juridictions européennes.
La multiplication des décisions défavorables n’entame-t-elle pas votre «combativité»?
Non, cela donnerait raison à des gens qui ont construit ces fables de toutes pièces. Quand vous êtes innocent, vous avez la force de la vérité. Pour le reste, je trouve beaucoup de réconfort dans les innombrables témoignages de soutien que je reçois tous les jours. Ces affaires m’ont fait perdre la présidentielle de 2012 et la primaire de 2016, mais elles ne me feront jamais perdre mon honneur. Je saisis l’opportunité de cette interview pour dire aux milliers de Français qui m’écrivent les remerciements les plus profonds, ils me donnent la force de leur amitié, de leur fidélité et de leur affection.
Craignez-vous que l’on bascule dans l’ère d’un «gouvernement des juges»?
Je n’entrerai pas dans ce débat-là, car ce serait un débat politique et je suis sorti de la politique. Je veux que l’on s’en tienne à un débat sur la vérité et sur les grands principes du droit. Cela sera à d’autres que moi de résoudre la question centrale de la réalité du pouvoir qui reste dans les mains des politiques. Ils n’ont plus de pouvoir et ils sont les seuls à l’ignorer. Nous sommes entrés dans un système pervers où le politique est vécu comme omnipotent alors qu’il est entravé matin, midi, et soir dans son action. La démocratie est en passe de devenir un régime d’impuissance, où chacun a le pouvoir de dire non, et où plus personne n’a le pouvoir de dire oui. Ce sera un grand défi à relever.
La classe politique actuelle ne participe-t-elle pas de cette «impuissance» que vous dénoncez?
Je ne veux donner de leçon à personne. Je sais par expérience combien la tâche est difficile. Quand j’ai mené la réforme des retraites repoussant l’âge légal de 60 à 62 ans, j’ai dû tenir bon malgré onze manifestations nationales - dont la dernière avec plus de deux millions et demi de personnes dans les rues. Ceux qui trouvaient que ce n’était pas la bonne méthode ou pas le bon moment ne voulaient en réalité pas de réforme du tout. Je peux parfaitement comprendre que personne ne veuille travailler plus sans gagner plus! Mais la réforme d’Emmanuel Macron était nécessaire. Donc que les syndicats se battent pour protéger les acquis sociaux ; que les oppositions s’opposent ; que le gouvernement gouverne ; et que le président de la République fasse son travail: tout cela est normal. Un président de la République n’est pas élu pour plaire, il est élu pour faire. Quand vous faites, vous pouvez plaire. Mais si vous ne voulez que plaire, vous ne faites rien.
Emmanuel Macron est-il à la hauteur des attentes que vous aviez placées en lui?
Comme vous le savez, j’ai choisi de le soutenir. Je ne regrette pas ce choix, non pas parce que je serais devenu macroniste, mais parce qu’entre Mélenchon et l’extrême gauche d’un côté, et Marine Le Pen et le Rassemblement national de l’autre, je pense que voter Macron était le meilleur choix pour la France. Je ne ferai jamais la politique du pire. Il faut aider la France et donc aider celui que les Français ont choisi comme président de la République. Je ne peux pas souhaiter la catastrophe pour notre pays.
"Les Républicains manquent à Emmanuel Macron pour atteindre la majorité absolue. Or s’il ne tend pas franchement la main à la droite et si de leur côté Les Républicains demeurent sur leur quant-à-soi, ils ne risquent pas de se retrouver !"
Nicolas Sarkozy
J’ai beaucoup d’amitié pour Éric Ciotti, et ce n’est pas une simple formule de politesse. Je suis membre des Républicains et le resterai toute ma vie. Je suis un homme fidèle. J’aime les militants, avec qui je partage tant de souvenirs. Je ne leur serai jamais assez reconnaissant de m’avoir fait confiance, d’avoir combattu à mes côtés et de continuer à me témoigner leur amitié. Je dis à mes amis que faire cohabiter des sensibilités a toujours été un grand défi pour la droite. J’avais moi-même constitué une majorité qui allait de Bernard Kouchner à Philippe de Villiers, c’est dire que la diversité ne m’a jamais fait pas peur! Mais coincés entre Mélenchon et Le Pen, Les Républicains n’ont aucun avenir dans une opposition stérile. Ils n’ont pas souhaité l’élection d’Emmanuel Macron, ils l’ont même combattu, c’était leur droit le plus absolu, mais au final c’est bien lui qui a été réélu. Il ne s’agit donc pas maintenant de se renier en aidant un candidat que l’on a combattu mais d’aider la France. On n’est jamais perdant quand on fait le choix de femmes et d’hommes d’État.
Crée-t-il lui-même les conditions pour rendre une telle alliance possible?
Je n’ai pas de conseil à donner au président de la République. Il a été réélu, exploit que je n’ai pas réussi à réaliser. Mais Les Républicains manquent à Emmanuel Macron pour atteindre la majorité absolue. Or s’il ne tend pas franchement la main à la droite et si de leur côté Les Républicains demeurent sur leur quant-à-soi, ils ne risquent pas de se retrouver! Il faut prendre une initiative où personne ne perdra son âme et où chacun gagnera aux yeux des Français parce qu’il aura fait le choix de l’intérêt national. La France a besoin de se rassembler. C’est la seule voie utile. Sortir d’une impasse et tourner le dos à ses erreurs me semble non seulement possible, mais surtout souhaitable.
