Pourquoi l’armée française continuera à privilégier la qualité sur la masse - Par Michael Shurkin

Performante et de qualité, l’armée française ne dispose toutefois pas de la masse et de la profondeur pour mener des opérations d’envergure. Cela est désormais su par les autorités et dit publiquement, mais la France préfère encore privilégier la qualité sur le nombre.


Article original paru sur le site War on the rocks. Traduction de Conflits.

Le modèle de guerre français actuel est-il viable ? En 2021, j’ai co-écrit une étude avec Stephanie Pezard qui suggérait que la réponse était négative. Nous avons soutenu que l’armée française – qui est aujourd’hui incontestablement la plus compétente d’Europe occidentale – pouvait faire beaucoup de choses très bien. Mais elle n’avait ni la profondeur ni la masse nécessaire pour faire quoi que ce soit à grande échelle pendant un certain temps avant d’être tout simplement à court de matériel. L’étude a fait grand bruit en France, où elle a été reprise par des journalistes et citée par l’Assemblée nationale et des officiers supérieurs français. Le rapport a dit tout haut un grand nombre de choses que l’armée française elle-même avait du mal à exprimer, tout en fournissant malheureusement des munitions à ses détracteurs.

Le révélateur ukrainien

La guerre en Ukraine n’a fait qu’accentuer ce problème. Les combats conventionnels, même à l’ère de la guerre de précision et des réseaux d’information avancés, nécessitent toujours d’énormes réserves de main-d’œuvre, d’équipement et de munitions. L’Ukraine et la Russie ne dépensaient peut-être pas ces ressources à un rythme comparable à celui de la Première Guerre mondiale, mais elles ont sérieusement remis en question l’idée selon laquelle des armées hautement professionnelles mais de petite taille (« bonsaïs ») pouvaient s’en tirer en substituant la qualité à la quantité, une idée qui a encouragé la réduction des flottes de véhicules et des stocks militaires par les armées à la recherche des dividendes de la paix de l’après-guerre froide.

Le vieux rêve selon lequel les armes de précision permettraient de réduire le nombre de munitions est un fantasme. Compte tenu des stocks actuels, le don de quelques chars ou obusiers peut entraîner de graves problèmes pour les capacités d’une force. Ainsi, remettre à l’Ukraine ne serait-ce que 20 chars Leclerc, par exemple, affaiblit les capacités de l’armée française, étant donné que la France n’en possède qu’environ 200. La France a déjà remis une grande partie de ses précieux obusiers CAESAR, qui n’étaient qu’au nombre de 70, et leur remplacement constitue désormais un défi de taille. Les industries de défense françaises et européennes en général ont déjà du mal à remplacer les anciens équipements, sans parler de l’approvisionnement des grandes structures de forces – d’où une liste croissante de clients pour l’industrie sud-coréenne. Pour Michel Goya, éminent analyste militaire, la conclusion est claire : la France n’est pas en mesure d’affronter un adversaire, même s’il est proche.

À lire également - Armées : il faut changer de modèle !

La France ne peut pas simplement renoncer aux nouvelles technologies coûteuses et revenir aux armées de masse du passé. Le président français Emmanuel Macron a évoqué l’idée d’une « économie de guerre », mais le consensus en France est que cela est impossible pour des raisons financières et politiques. Une partie du problème réside dans le fait que, s’il est vrai que, par exemple, la production française de ses obusiers et de divers systèmes de missiles guidés est actuellement très insuffisante, produire ces choses à une échelle beaucoup plus grande n’est pas une tâche facile. L’entreprise qui fabrique le CAESAR en produit actuellement quatre par mois et devrait atteindre un rythme de six par mois d’ici décembre, puis de huit par mois à la mi-2024. Des progrès, certes, mais des progrès lents. La France n’est pas non plus sur le point de relancer la production de chars. Oui, un nouveau char est en préparation – un produit conjoint franco-allemand destiné à remplacer à la fois le Leclerc et le Leopard 2 – mais il n’est pas prévu qu’il soit produit avant 2035, et on peut supposer qu’il y a une limite à l’accélération du processus. On peut également supposer que le nouveau char sera nettement plus cher que le Leclerc ou le Léopard 2. Enfin, personne ne discute sérieusement d’un retour à la conscription militaire de masse, qui a rendu possible les armées de masse du siècle dernier.

Que peut donc faire la France pour trouver le juste milieu entre la masse et la qualité ? Le gouvernement français espère trouver des économies en adoptant une approche particulière de ses investissements technologiques. En fin de compte, l’état actuel des débats dans les cercles politiques et militaires français montre que le pays reste attaché à la qualité et à la forme de guerre qu’il a perfectionnée depuis 1940.
 
La guerre de haute intensité à la française

Depuis la catastrophe de 1940, l’approche française de la guerre de haute intensité a consisté à privilégier la manœuvre, la vitesse et l’audace au détriment de la masse et de la puissance de feu. Il s’agit d’une réaction aux doctrines rigides qui ont vu le jour pendant la Première Guerre mondiale...