Dominique Reynié et Malika Sorel: «Comment contrôler enfin l’immigration?»

Devant les lecteurs du Figaro et du Figaro Magazine, le directeur de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), Dominique Reynié et l’ancien membre du Haut Conseil à l’intégration, Malika Sorel ont débattu de la question de l’immigration. Tous deux sont convaincus qu’il s’agit d’un enjeu existentiel pour la France et qu’il est possible de mieux maîtriser les flux à condition que la volonté politique soit au rendez-vous.


À Mayotte, le gouvernement semble impuissant face à une immigration incontrôlée qui fait sombrer le département dans l’anarchie. Le cas Mayotte est-il une exception liée à la géographie ou un symbole de l’impuissance de l’État en termes de politiques migratoires?

Malika Sorel -
Ce n’est pas du tout un cas particulier, l’État a démissionné sur ces sujets depuis fort longtemps. Il continue de donner des signes d’une certaine volonté, mais il ne s’agit que d’une façade et aucune action ne suit. On le constate à Mayotte comme en métropole. L’État français a perdu sa crédibilité et son autorité, il n’est plus respecté, notamment au niveau international. Il s’est par exemple engagé à donner une somme importante aux Comores chaque année pour qu’ils conservent leurs ressortissants, mais les Comoriens ne respectent pas l’accord et laissent les habitants partir en les empêchant même de revenir. Actuellement, Gérald Darmanin essaye de renvoyer les clandestins aux Comores mais le gouvernement comorien le refuse. C’est exactement la même chose pour les pays du Maghreb, que ce soit l’Algérie ou le Maroc.

Est-ce un manque de volonté ou une forme d’impuissance?

Malika Sorel -
L’État français a volontairement organisé sa propre impuissance. En Allemagne, 60 % des OQTF (obligation de quitter le territoire français, NDLR) sont effectuées, dans l’ensemble de l’Europe la moyenne est à 43 %, et chez nous seulement à 12 %. Lorsque j’étais membre du Haut Conseil à l’intégration, nous savions parfaitement qu’on ne pourrait pas expulser les immigrés qu’on faisait venir. D’autres pays de l’Union européenne, comme le Danemark qui est de plus dans l’espace Schengen, arrivent très bien à renvoyer les clandestins. Il faut se demander pourquoi nous n’y arrivons pas. Selon moi, il s’agit avant tout d’un problème d’ordre politique. Nos élites politiques, que j’ai beaucoup fréquentées, ne veulent pas regarder en face la gravité du sujet, envoient en permanence des signaux contradictoires, et font parfois semblant d’agir. Cela aboutit au fait que la France, dans sa globalité, n’est plus respectée. L’impuissance est venue à force de ne pas agir, à force de régulariser les clandestins au fil de l’eau, comme on veut encore le faire avec le nouveau projet de loi sur l’immigration. En effet, le principal article de ce projet est de régulariser et donc en quelque sorte de donner une prime à ceux qui bafouent la loi française.

Il ne faut pas compter sur les pays d’origine. Si l’on prend l’exemple du Maroc, certaines années, l’argent envoyé par les résidents à l’étranger représentait la première entrée de devises dans le pays. Ils n’ont donc aucun intérêt à récupérer leurs ressortissants, d’autant plus que ceux qui partent sont des jeunes, ce qui diminue le risque insurrectionnel de la jeunesse dans ces pays.

Dominique Reynié, pour vous, Mayotte est-il un cas particulier ou le symbole d’une situation plus générale?

Dominique Reynié -
Il y a bien sûr des particularités historiques et géographiques qui expliquent la situation à Mayotte. Ce qui est sûr, c’est que nous faisons face à des événements dramatiques. Les Mahorais appellent à l’aide parce qu’ils sont victimes de toutes les conséquences désastreuses de cette absence de politique migratoire, que ce soit la délinquance, les trafics, la dégradation généralisée de leur situation, sans parler des services publics… Ce sont donc nos compatriotes qui nous appellent à l’aide, et que nous semblons ne pas pouvoir aider. Ils comptent pourtant sur nous puisqu’il s’agit de compétences régaliennes. Je suis frappé que ce ne soit pas un sujet qui nous occupe davantage. Je le redis, ce sont nos compatriotes qui sont en danger. Certes, quelques actions sont tentées et il n’est certainement pas aisé d’améliorer la situation, mais on peut y voir l’apologue de ce que nous sommes et de ce qui est en train de nous arriver, à grande échelle. La population à Mayotte est maintenant pour moitié étrangère et 50 % de ces étrangers sont en situation irrégulière.

Nous assistons à une dissolution de la puissance publique, puisqu’on touche à l’autorité de l’État sur un territoire géographiquement circonscrit, à la fois département et région, où la population, et avant tout les Français devraient bénéficier de la protection de notre puissance publique. Quelles seraient les conséquences si nous devions conclure à la vacance de l’État sur les critères qui fondent son autorité? Je me souviens d’un terrible calicot récemment exhibé par des manifestants mahorais et qui disait: «Les seuls étrangers à Mayotte sont les Français!»