Les limites stratégiques et géopolitiques du partenariat entre New Delhi et Moscou - Par Jean-Sylvestre Mongrenier
L’Inde est passée de la neutralité au « multi-alignement ». Elle ne condamne pas l’agression russe en Ukraine et rejette les sanctions internationales. Au contraire, elle achète en masse hydrocarbures et engrais russes. Pour se justifier, les dirigeants indiens se réfèrent à Kautilya, auteur de l’Arthashâstra, une forme indigène antique de Realpolitik, tout en donnant des leçons de morale à l’Occident. Ainsi le « Sud global » réinvente-t-il le monde ! Pourtant, le partenariat russo-indien pose question.
En Asie du Sud et dans l’océan Indien, la Russie a pour partenaire stratégique l’Union indienne. Tissés à l’époque soviétique, sous Indira Gandhi, ces liens furent renouvelés à la fin des années 1990, lorsque Evgueni Primakov, ministre des Affaires étrangères, puis premier ministre d’Eltsine, montait des « coalitions anti-hégémoniques ». L’enjeu, voulait-on croire, était de rééquilibrer les relations avec les États-Unis et l’Occident, afin de modifier les termes de l’échange. En vérité, Moscou travaillait déjà à la reconstitution d’une force d’opposition.
Un partenariat noué lors de la Guerre froide
L’étroitesse des rapports entre Moscou et New Delhi se traduit par des accords de coopération énergétique, un partenariat militaro-industriel — la moitié de l’équipement militaire indien est d’origine russo-soviétique1 —, et des exercices navals réguliers (exercices « Indra »). L’an dernier encore, la marine indienne participait aux exercices « Vostok 2022 ». D’autres exercices sont conduits dans le cadre multilatéral de l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghaï).
La Russie, dont le rôle fut essentiel dans la promotion du format des BRICS (Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud), soutint également l’entrée de l’Inde dans l’OCS. Ce fut fait en 2017, en même temps que l’intégration du Pakistan, allié historique de la Chine populaire. Pour Narendra Modi et les nationalistes hindous du BJP2 (Bharatiya Jana Sangh), l’adhésion à l’OCS s’inscrit dans la « Neighbourhood policy » ; en quelque sorte, une politique de « zéro problème » avec ses voisins.
Avant la guerre d’Ukraine, la Russie n’avait pourtant guère la volonté et les moyens d’accompagner la montée en puissance de l’Inde. L’aire de pertinence de sa grande stratégie était et demeure l’Eurasie post-soviétique, considérée comme un « étranger proche3 ». La présence navale russe dans l’océan Indien restait limitée, sans équivalent avec celle des États-Unis et de leurs principaux alliés. Dans les années 2000, la « guerre contre le terrorisme » conduisit même au déploiement d’armadas occidentales dans l’océan Indien, plate-forme de projection de puissance vers l’Afghanistan (opération « Enduring Freedom »).
Conscients des nouveaux équilibres en gestation dans ce que l’on n’appelait pas encore la zone Indo-Pacifique, les capitales occidentales s’employaient à instaurer d’autres rapports avec l’Inde4. En 2006, Washington et New Delhi passaient un accord de coopération dans le domaine du nucléaire civil. Paris œuvrait à l’exportation de ses avions de guerre et de ses technologies navales. En conséquence, le quasi-monopole soviétique sur les ventes d’armes à l’Inde prenait progressivement fin. Plus largement, Bruxelles entamait la négociation d’un traité de libre-échange avec New Delhi. Israël, l’Australie, le Japon sont aussi parties prenantes du processus. Depuis le Brexit, le Royaume-Uni négocie pour son propre compte.
Ces perspectives outrepassent ce que la Russie serait en mesure d’offrir à l’Inde. D’autant plus que Moscou privilégie ses liens avec la Chine populaire, sans pouvoir bénéficier d’un contrepoids diplomatique sur le grand théâtre asiatique (Moscou cherche à préserver un « pré carré » vietnamien). Or l’hostilité entre Pékin et New Delhi prime, et ce en raison d’importants conflits territoriaux et de l’étroite alliance de revers que la Chine populaire et le Pakistan ont tissée.
Avant que les pays d’Asie de l’Est et leurs alliés occidentaux ne soient confrontés aux revendications territoriales et maritimes de Pékin, dans les « méditerranées asiatiques » (mers de Chine du Sud et de l’Est), l’Inde dut précocement faire face aux ambitions chinoises. Si dans les quatre guerres qui l’opposèrent au Pakistan (1947, 1965, 1971, 1999) elle l’emporta, son armée fut battue lors de la guerre sino-indienne de 1962. Compromise dès l’entrée des troupes de l’APL (Armée populaire de libération) au Tibet en 1950, la politique tiers-mondiste de Nehru, qui passait par une entente avec la Chine populaire, révéla sa vacuité. Pékin argua même de l’aide américaine à l’Inde pour lui ravir le rôle auquel elle prétendait dans le tiers-monde, une prétention explicite depuis la conférence de Bandung (18-24 avril 1955).
Le primat de la menace chinoise
En 1962, les troupes chinoises traversèrent donc la ligne McMahon5 pour prendre position sur le piémont himalayen, en surplomb du Brahmapoutre. Certes, la boucle du Brahmapoutre et la région de l’Assam furent ensuite évacuées, mais la Chine agit autrement sur les confins occidentaux des frontières indo-chinoises, où l’Aksai Chin, un morceau du Cachemire, fut annexé (l’Aksai Chin correspond à une partie du plateau du Ladakh). Depuis, New Delhi demande la restitution de ce territoire. En retour, Pékin conteste la légitime appartenance de l’Arunachal Pradesh à la fédération indienne.
À l’été 2017, la Chine et l’Inde se sont de nouveau opposées au sujet du plateau de Doklam, à l’ouest du Bhoutan, que Pékin a décidé de militariser6. En 2020 et 2021, des incidents eurent lieu au Sikkim, petit État de l’Union indienne qui avoisine le Tibet (Chine populaire) et le Népal, ainsi que sur le plateau du Ladakh, dans l’extrême nord de l’Inde, aux confins du Tibet. L’armée chinoise y remet en cause le tracé de la Line of Actual Control. Après des affrontements qui firent probablement plusieurs dizaines de morts de part et d’autre, elle pousse son avantage. Environ 1500 km² sont passés sous le contrôle de l’armée chinoise7.
Parallèlement, Pékin n’a cessé de renforcer son alliance avec le Pakistan. Elle lui a permis d’accéder à l’arme nucléaire et soutient sa position dans la question du Cachemire. Lancé en 2013, le vaste programme des « Nouvelles routes de la soie » vient par ailleurs donner une impulsion majeure à la stratégie du « collier de perles » dans l’océan Indien8, au point de contester le rôle de New Delhi dans l’« Indian Lake » (l’ancien « British Lake »).
Le même projet inclut l’ouverture d’un corridor logistique à travers le Pakistan, jusqu’au port de Gwadar (financé par Pékin), et prend l’allure d’une stratégie d’encerclement de l’Inde. À cela, il faut ajouter l’absence de condamnation chinoise, ferme et explicite, du terrorisme de mouvements islamistes soutenus à différents degrés par l’« État profond » pakistanais, au nom de la lutte pour le rattachement de la partie du Cachemire qui échappe à Islamabad.
En somme, l’Inde est attaquée sur ses frontières himalayennes (3 500 km), tandis que ses ambitions navales et maritimes dans l’océan Indien sont contrebattues par la Chine populaire. Cela conduit New Delhi, en bonne intelligence avec Tokyo, à promouvoir le concept d’Indo-Pacifique. Instauré en 2007, le « Quad Indo-Pacifique » en est le prolongement stratégique. Après une éclipse, il connaît depuis quelques années une nouvelle vigueur9. New Delhi et Tokyo animent le programme des « routes de la liberté » ; Washington et Bruxelles affirment leur vision des voies et infrastructures entre Orient et Occident10.
