Bérénice Levet: «Peut-on encore célébrer Picasso à l’ère post-MeToo?»
Sur fond de «cancel culture» et de néo-puritanisme, les célébrations du cinquantenaire de la mort de Picasso suscitent un malaise dans une partie du monde culturel. Si bien que certains musées n’abordent plus l’œuvre du maître que sous l’angle du féminisme, regrette l’essayiste et philosophe.
Dans un texte inspiré, célébrant avec passion le génie du peintre, Bérénice Levet déplore la conversion des institutions culturelles aux idéologies identitaires et victimaires. Au-delà du cas Picasso, l’enjeu de cette controverse n’est, selon elle, rien de moins que de préserver l’essence même de l’œuvre d’art, qu’elle soit littéraire, picturale ou musicale, et du rôle qu’il revient à l’art de jouer dans nos vies.Bérénice Levet est l’auteur de plusieurs ouvrages remarqués, comme Le Musée imaginaire d’Hannah Arendt (Stock, 2011) et La Théorie du genre ou le monde rêvé des anges (Livre de poche, 2016). Dernier livre paru: Le Courage de la dissidence, L’esprit français contre le wokisme (L’Observatoire, 2022).
Malaise, affolement, affairement dans les musées, dans les ministères de la Culture également, en cette année du cinquantenaire de la mort de Picasso: célébrer Picasso à l’ère post-MeToo, le faut-il? Comment? «Cancel Picasso»? L’«effacer», l’«annuler», comme il y a quelques années des voix s’élevèrent pour qu’on «cancel» Gauguin. De Paris à Barcelone, du Québec à Brooklyn, la parade a été trouvée et notamment dans les musées entièrement dédiés au maître - s’il est encore possible de gratifier le peintre de ce noble titre: on ouvrira grand les portes aux féministes, on se rachètera du péché de rendre hommage au mâle blanc (hétérosexuel) en invitant des artistes femmes, et noires, et militantes MeToo et Black Lives Matter (Musée Picasso de Paris), on nommera commissaire d’exposition une humoriste, Hannah Gadsby, dont la profession de foi est sans ambages: «Je déteste Picasso, viscéralement. Il est pourri de la gueule. Je le hais» (Brooklyn Museum). Et partout on «interrogera», on «questionnera» et «appréhendera à la lumière de notre époque» l’œuvre du Catalan. Et c’est ainsi que se multiplient conférences, séminaires, documentaires sur le rapport de Picasso aux femmes.
Nous avons là, avec le cas Picasso, l’Affaire Picasso, un témoignage éclatant de l’autorité exorbitante que l’approche identitaire et victimaire a acquise dans les institutions culturelles, et plus largement de la conversion des musées à l’idéologie woke - l’acte inaugural ayant été assurément l’exposition Le Modèle noir au Musée d’Orsay en 2019, avec Pap Ndiaye en commissaire «scientifique» et la contribution de Pascal Blanchard et Lilian Thuram au catalogue. Conversion à laquelle Laurence des Cars a donné sa plus limpide expression lorsque, au mois de mai 2021, au lendemain de sa nomination à la tête du Musée du Louvre, elle exprima, dans la matinale de France Inter, sa volonté de transformer cette grande et belle mais vieille institution en une «chambre d’écho de la société».
