Face au harcèlement scolaire - Par Maurice Berger et Marie-Estelle Dupont

Lindsay, Lucas, Dinah. Trois prénoms inconnus du grand public il y a encore quelques jours, quelques semaines ou quelques mois, mais qui symbolisent aujourd’hui le «fléau» du harcèlement scolaire. Ces trois élèves de 13 et 14 ans se sont donné la mort...
Le pédopsychiatre Maurice Berger analyse les causes profondes du processus de harcèlement, et plaide pour un durcissement des peines contre des jeunes harceleurs, trop souvent excusés selon lui. La psychologue Marie-Estelle Dupont dénonce notre passivité face au harcèlement scolaire, et explique cette violence par la baisse du niveau d'instruction et la déspiritualisation de la société.


«Nombre de mineurs sont dépourvus d'empathie et ivres de pouvoir à l'égard de leur victime»


Maurice Berger est pédopsychiatre, spécialiste de la prise en charge des mineurs violents, et travaille en centre éducatif renforcé. Il a publié Sur la violence gratuite en France. Adolescents hyperviolents, témoignages et analyses(L'Artilleur, 2019) et plus récemment Faire face à la violence en France, Le rapport Berger (L'Artilleur, 2021).

Les drames récents, dont le suicide de Lindsay, 13 ans, harcelée par d'autres élèves, amènent à repenser la question du harcèlement à partir du triangle classique harceleur-victime-témoins. On a beaucoup écrit sur la personnalité des mineurs harceleurs, souvent décrits comme victimes eux-mêmes de violence et d'humiliations dans leur enfance, tableau à nuancer car on sait maintenant que certains sont issus de milieux où ils n'ont pas subi de maltraitances. On sait aussi qu'un comportement violent ponctuel peut faire partie de la période de l'adolescence, mais dans le cas du harcèlement, les propos cruels ont lieu dans la durée, la définition même du harcèlement étant qu'il est «sans répit» pour la victime.

Dans un processus de harcèlement, il y a un meneur, un chef de meute, et les suiveurs. Le harceleur a besoin de la meute qui l'admire, l'imite, lui obéit, comme dans le livre Le Roi des mouches. Sans quoi, le harcèlement aurait beaucoup plus de difficultés à perdurer. Le terme de meute est exact en ce qu'il évoque la chasse à courre où l'animal traqué se trouve face à un groupe qui ne lâche jamais la poursuite de sa proie, jusqu'à l'hallali, sauf changement d'établissement. Il y a aussi les témoins dits «non concernés», mais dire qu'ils sont passifs est trop rapide. Certains n'éprouvent-ils pas un plaisir voyeuriste à regarder le scénario cruel qui se déroule sous leurs yeux ? Pourquoi filmer certaines scènes de violence si ce n'est pas pour les montrer aux autorités ? Pourquoi ne pas parler de ce qu'on sait à ces mêmes autorités scolaires ou policières ? Et qui ne dit rien consent et participe au silence. Enfin il y a le témoin impliqué qui tente d'alerter et de protéger la victime, parfois à ses risques.

Harcèlement scolaire : «Nombre de mineurs sont dépourvus d'empathie et ivres de pouvoir à l'égard de leur victime» (lefigaro.fr)

Dans chaque adulte, il existe souvent un « mini-négationniste » qui ne veut pas voir ce que la victime endure.

Tout se passe comme si la loi n'existait pas, ou plus exactement, l'agresseur n'en a rien à faire tant qu'elle n'est pas incarnée, matérialisée.

«Harcèlement scolaire, les raisons d'un échec»

Par Marie-Estelle Dupont

Marie-Estelle Dupont, psychologue clinicienne et psychothérapeute, a publié Se libérer de son moi toxique (Larousse, 2017) et L'Anti-mère: Une psychologue raconte comment elle a survécu à une mère maltraitante (Albin Michel, 2022).

Thibault, 10 ans, s'est pendu après deux ans de harcèlement scolaire. Lindsay, 13 ans, s'est donné la mort le 12 mai après avoir été victime de harcèlement. Par le dépôt de quatre plaintes contre l'académie de Lille et Facebook, notamment, la famille de la victime estime que les autorités compétentes et les réseaux sociaux ont échoué dans leurs responsabilités. Avons-nous «collectivement échoué», comme l'affirme Pap Ndiaye ?

Il nous faut des mots pour sortir de la sidération répétée de ces actes de barbarie qui poussent des mineurs au suicide, pour penser ce phénomène, car il y a un déni de la réalité. Or tant que la destructivité n'est pas élaborée et canalisée, elle se multiplie. Je ne parlerais pas d'échec, car cela impliquerait qu'il y ait eu une action de posée. Ce n'est pas le cas. Ses parents ont remué ciel et terre. Personne n'est intervenu. La mère de Thibault s'est entendue dire qu'elle était trop «couvante» avec son fils.

On aimerait sans doute se raconter qu'on a échoué. La réalité est qu'on n'a pas essayé, qu'on a été lâches, inhumains, abjects, indifférents, indignes, déshumanisés. Et donc, complices...


Quand une société oublie que les besoins des enfants sont les devoirs des adultes, elle n'a plus de garde-fou à la barbarie et au sadisme.

La question de l'éducation parentale est donc en jeu, même si on préfère se raconter que c'est un problème d'écrans ou de milieu social.

Les causes premières de la violence chez les jeunes se trouvent aussi dans une déspiritualisation totale de la société. Comment dans un modèle où l'anthropologie définit l'homme comme un consommateur contribuable, pourrait-on trouver un enthousiasme au lien ?