Les (vraies) obsessions de l'écosexualité : patriarcat, anarchisme et hétéronormativité - Par Alix L'Hospital
Sous couvert de protection de la planète, l’écosexualité s’inscrit davantage dans une pensée mêlant anarchisme, obsession du patriarcat et rejet du "système".
La scène est lunaire. Un homme nu, à quatre pattes, plonge son nez dans des fougères en mimant un acte sexuel sous les yeux attentifs de son public, tandis que trône à ses côtés un sex-toy planté dans la terre. Cette séquence ne provient pas d’un mauvais film pornographique, mais d’une "performance artistique" réalisée en juin 2021 par le collectif Lundy Grandpré, auquel la mairie de Lyon envisagerait d’accorder une subvention de 1 500 euros.
Cette aide, validée à l’unanimité par la commission culturelle de la ville (le vote doit avoir lieu le 29 juin), a suscité l’indignation, notamment à droite, après que le maire Les Républicains du deuxième arrondissement de Lyon, Pierre Olivier, a diffusé le 13 juin une vidéo montrant des enfants dans le public de l’une de ces représentations. Clans contre clans, la gauche et la droite ont depuis dénoncé "fake news" et "raccourcis". Les uns renvoyant à l’idéologie "wokiste" de la mairie écologiste. Les autres dont le maire de Lyon (EELV), Grégory Doucet, dénonçant dans un courrier à destination du président du parti LR, Eric Ciotti, que Le Figaro a pu consulter, des "dérives "trumpistes" qui consistent à déformer la réalité dans le but de discréditer les opposants politiques".
Reste que ce collectif prône l’écosexualité, un mouvement qui revendique un lien privilégié entre sexualité et environnement. Sur son site, la description de la performance "Devenir une larve", réalisée en 2022, enjoint par exemple le spectateur à se laisser "tenter par la joie du gluant, du mou et du flasque. Le plaisir et la jouissance du doute. L’enfer enivrant de votre propre impuissance." Dans le même esprit, les artistes indiquent, concernant leur performance "Petit manuel indocile d’introduction à l’écosexualité", avoir voulu "interroge[r] nos relations au Vivant" : "Un jardin comme espace de subversion des normes établies. Un jardin où l’on danse ensemble en hommage aux godes, liens subversifs entre le public et le privé, l’intime et le politique. Un jardin où l’on baise avec les plantes et partage des tisanes. Un jardin où l’on éveille son corps aux joies de la pratique et de la pensée écosexuelle".
"Dansez nu pour la planète"
Cette notion aurait émergé au début des années 2000, notamment sur des sites de rencontre, avant de devenir un véritable mouvement sous l’égide de deux artistes féministes américaines, l’ex-star du porno Annie Sprinkle et son épouse Elizabeth Stephens, professeure à l’université de Californie à Santa Cruz. En 2008, celles-ci avaient organisé un mariage symbolique avec la Terre, posant les jalons du mouvement, à savoir que "la terre est notre amante".
Stephens et Sprinkle ont ainsi rédigé un "Ecosex Manifesto" visant à repenser notre rapport à la planète selon ce principe. "Nous enlaçons sans honte les arbres, massons la Terre avec nos pieds et parlons aux plantes de manière érotique", est-il écrit. "Nous faisons l’amour avec la Terre à travers nos sens […] Nous sommes très cochonnes". Autrement dit : l’écosexualité englobe toute marque d’affection à la nature, jusqu’à l’acte sexuel.
Il n’existe pas de chiffres fiables pour quantifier l’engouement que suscite ce mouvement, bien qu’Elizabeth Stephens estimait à environ 100 000 le nombre de personnes se considérant ouvertement écosexuelles dans le monde en 2016, contre seulement 1 000 au début du siècle. Interrogée par Libération en 2013, Annie Sprinkle allait même jusqu’à assurer que "tout le monde a eu des expériences écosexuelles, comme jouir dans une cascade, se masturber avec l’eau, se dorer au soleil, sans compter tous les gens qui ont eu des relations sexuelles avec des fruits et des légumes". Et d’interroger sur le mode rhétorique : "Quand tu es face à un bel arbre, tu n’as pas envie de l’étreindre comme un phallus géant ?" Les deux activistes ont même publié une liste contenant "25 façons de faire l’amour à la terre", parmi lesquelles "[dire] des cochonneries aux plantes", "danse[r] nu pour la planète", ou encore "plante[r] [ses] semences en elle".
On en oublierait presque qu’en théorie, l’écosexualité est censée s’inscrire dans une démarche écologique (prendre soin de la planète plutôt qu’en exploitant ses ressources). "Nous sauverons les montagnes, les eaux et les cieux par tous les moyens nécessaires, en particulier l’amour, la joie et nos pouvoirs de séduction", promet ainsi l’Ecosex Manifesto. Alors que la plupart des militants écologistes regrettent que la question climatique ne soit pas suffisamment prise au sérieux, voilà que les deux artistes ambitionnent de rendre le mouvement écologiste "plus diversifié, drôle et sexy".
Cette notion aurait émergé au début des années 2000, notamment sur des sites de rencontre, avant de devenir un véritable mouvement sous l’égide de deux artistes féministes américaines, l’ex-star du porno Annie Sprinkle et son épouse Elizabeth Stephens, professeure à l’université de Californie à Santa Cruz. En 2008, celles-ci avaient organisé un mariage symbolique avec la Terre, posant les jalons du mouvement, à savoir que "la terre est notre amante".
Stephens et Sprinkle ont ainsi rédigé un "Ecosex Manifesto" visant à repenser notre rapport à la planète selon ce principe. "Nous enlaçons sans honte les arbres, massons la Terre avec nos pieds et parlons aux plantes de manière érotique", est-il écrit. "Nous faisons l’amour avec la Terre à travers nos sens […] Nous sommes très cochonnes". Autrement dit : l’écosexualité englobe toute marque d’affection à la nature, jusqu’à l’acte sexuel.
Il n’existe pas de chiffres fiables pour quantifier l’engouement que suscite ce mouvement, bien qu’Elizabeth Stephens estimait à environ 100 000 le nombre de personnes se considérant ouvertement écosexuelles dans le monde en 2016, contre seulement 1 000 au début du siècle. Interrogée par Libération en 2013, Annie Sprinkle allait même jusqu’à assurer que "tout le monde a eu des expériences écosexuelles, comme jouir dans une cascade, se masturber avec l’eau, se dorer au soleil, sans compter tous les gens qui ont eu des relations sexuelles avec des fruits et des légumes". Et d’interroger sur le mode rhétorique : "Quand tu es face à un bel arbre, tu n’as pas envie de l’étreindre comme un phallus géant ?" Les deux activistes ont même publié une liste contenant "25 façons de faire l’amour à la terre", parmi lesquelles "[dire] des cochonneries aux plantes", "danse[r] nu pour la planète", ou encore "plante[r] [ses] semences en elle".
On en oublierait presque qu’en théorie, l’écosexualité est censée s’inscrire dans une démarche écologique (prendre soin de la planète plutôt qu’en exploitant ses ressources). "Nous sauverons les montagnes, les eaux et les cieux par tous les moyens nécessaires, en particulier l’amour, la joie et nos pouvoirs de séduction", promet ainsi l’Ecosex Manifesto. Alors que la plupart des militants écologistes regrettent que la question climatique ne soit pas suffisamment prise au sérieux, voilà que les deux artistes ambitionnent de rendre le mouvement écologiste "plus diversifié, drôle et sexy".
Anarchisme et critique du patriarcat
En creux de ce mouvement, se lit de façon sous-jacente le rejet d’un système jugé sclérosé, excluant, et patriarcal. Dans son essai From Ecofeminism to Ecosexuality : Queering the Environmental Movement (2015), la sociologue américaine Jennifer Reed décrivait ainsi l’écosexualité comme "une pratique écologique et érotique qui déconstruit les édifications hétéronormatives du genre, du sexe, de la sexualité et de la nature, afin de continuellement déstabiliser les identités".
Concernant la grande idée du manifeste visant à transformer la terre mère en "terre amante", la réalisatrice du documentaire "Ecosex : pour l’amour de la planète", Isabelle Carlier, s’enthousiasmait auprès du magazine Antidote de ce que cela "bouscule les rapports de hiérarchie et de domination, parce que la Terre Mère, c’est aussi celle qui est exploitée par l’homme patriarcal en général. Et puis une mère, elle est toujours là pour toi tandis qu’une amante, si tu la maltraites, elle te plaque. Là, on est donc plus dans un rapport de partenariat avec elle et l’air de rien, c’est très puissant".
Ultime preuve, s’il en fallait, que l’écosexualité n’est qu’un énième concept visant à rejeter le "système" dans son ensemble : le collectif Lundy Grandpré vend également des tisanes, dont l’une est intitulée "L’Antidouleur". La caligraphie du "A" reprenant celle du symbole des anarchistes, et l’illustration représentant une personne frappant un policier.
En cohérence, en somme, avec le manifeste fondateur du mouvement impulsé par Elizabeth Stephens et Annie Sprinkle, dont Lundy Grandpré se revendique, qui promet de ne pas tolérer "l’usage de la violence, bien que nous admettions que certains écosexuels puissent choisir de combattre les principaux responsables de la destruction de la Terre par la désobéissance publique, l’anarchisme et des stratégies radicales d’activisme environnemental". Pour l’amour de la planète…
En creux de ce mouvement, se lit de façon sous-jacente le rejet d’un système jugé sclérosé, excluant, et patriarcal. Dans son essai From Ecofeminism to Ecosexuality : Queering the Environmental Movement (2015), la sociologue américaine Jennifer Reed décrivait ainsi l’écosexualité comme "une pratique écologique et érotique qui déconstruit les édifications hétéronormatives du genre, du sexe, de la sexualité et de la nature, afin de continuellement déstabiliser les identités".
Concernant la grande idée du manifeste visant à transformer la terre mère en "terre amante", la réalisatrice du documentaire "Ecosex : pour l’amour de la planète", Isabelle Carlier, s’enthousiasmait auprès du magazine Antidote de ce que cela "bouscule les rapports de hiérarchie et de domination, parce que la Terre Mère, c’est aussi celle qui est exploitée par l’homme patriarcal en général. Et puis une mère, elle est toujours là pour toi tandis qu’une amante, si tu la maltraites, elle te plaque. Là, on est donc plus dans un rapport de partenariat avec elle et l’air de rien, c’est très puissant".
Ultime preuve, s’il en fallait, que l’écosexualité n’est qu’un énième concept visant à rejeter le "système" dans son ensemble : le collectif Lundy Grandpré vend également des tisanes, dont l’une est intitulée "L’Antidouleur". La caligraphie du "A" reprenant celle du symbole des anarchistes, et l’illustration représentant une personne frappant un policier.
En cohérence, en somme, avec le manifeste fondateur du mouvement impulsé par Elizabeth Stephens et Annie Sprinkle, dont Lundy Grandpré se revendique, qui promet de ne pas tolérer "l’usage de la violence, bien que nous admettions que certains écosexuels puissent choisir de combattre les principaux responsables de la destruction de la Terre par la désobéissance publique, l’anarchisme et des stratégies radicales d’activisme environnemental". Pour l’amour de la planète…
