Démocratie : la fin d'un modèle ? - Par Francis Fukuyama
Quelles perspectives pour le modèle démocratique à l’heure d’un monde multipolaire ? Peut-il encore prospérer ou a-t-il entamé son inexorable déclin ? Dans ce grand entretien accordé à l’Institut Montaigne, Francis Fukuyama répond aux questions de Dominique Moïsi sur l’avenir de la démocratie, les dix ans de la guerre en Irak et le sombre chapitre ouvert par le conflit russo-ukrainien. Ce grand entretien est aussi l’occasion de retracer le parcours d’une pensée mise à l’épreuve par les défis de son temps; le cheminement d’un intellectuel aussi influent que l’auteur de La fin de l’histoire.
L’année 2023 est celle du 20e anniversaire du déclenchement de la guerre en Irak. Dans une interview pour la Fondation Carnegie pour la paix, vous reconnaissez des erreurs d'interprétation sur le sujet. Pourriez-vous retracer l'évolution de votre position sur cette guerre ?
Francis Fukuyama : Vingt ans après le début de cette guerre, notre foi absolue dans le modèle démocratique et sa capacité à prospérer dans le monde entier s'est affaiblie, si ce n’est effondrée. Plusieurs années avant la guerre, j'avais signé une lettre de la main de Bill Kristol, ancien chef de cabinet de l'administration de George H. W. Bush. Cette lettre soulignait la nécessité d’agir pour arrêter Saddam Hussein. La portée morale des arguments qu’elle soutenait était particulièrement forte me semblait-il : Saddam Hussein était pire que son prédécesseur à presque tous les égards. On a tendance à oublier l’intensité de la peur qui avait saisi les Américains dans les mois suivant les attentats du 11 septembre. L'attaque terroriste du World Trade Center avait tué 3 000 personnes, mais si Al-Qaïda l’avait voulu, cette attaque aurait pu faire 30 000 victimes. À l'époque, les Américains ne cessaient de penser à une prochaine attaque et avaient tendance à surestimer l’ampleur des menaces.
Au cours de cette période, je travaillais sur plusieurs projets autour de la mise en place de structures institutionnelles dans les pays en développement. Je portais une attention toute particulière à l'Amérique latine. Les États-Unis avaient tenté d’y structurer des États comme au Salvador, au Nicaragua ou dans d'autres pays voisins, ce qui s’était avéré un échec patent. Il me semblait alors que nous avions le devoir de nous engager dans une forme de conversion du Moyen-Orient à la démocratie. Or, il s’agissait d’une région que nous comprenions mal. Les hommes politiques américains ne cessaient de rappeler leurs succès en Allemagne et au Japon. Il est vrai que nous avons occupé ces deux pays pendant deux générations et qu'ils sont devenus des démocraties, mais l’on ne pouvait comparer l’incomparable et transposer invariablement ces succès dans d’autres régions du monde. Étions-nous prêt à la même chose en Irak ou en Afghanistan ? Pour moi, en Irak, la réponse était non, nous ne pouvions entamer un processus que nous étions incapables de mener à son terme.
Quand la guerre a commencé, je ne mesurais pas le niveau d’impréparation des États-Unis. Donald Rumsfeld, ancien Secrétaire à la défense de l'administration de George W. Bush, prévoyait un retrait d'Irak à la fin de l'année 2003, après avoir installé Ahmed Chalabi à la tête du pays. Pour lui, la démocratie s'imposerait ensuite d'elle-même. La composition de l'administration Bush à l’époque a eu une influence considérable sur la formation de ces opinions, de nombreux décideurs ayant été témoins de la chute du mur de Berlin. Dans son sillage, l’année 1989 avait entraîné une série de transitions vers la démocratie au sein des pays d'Europe de l'Est, abandonnant l'empire communiste pour rallier le bloc de l’Ouest. Sur le même modèle, de nombreux conseillers politiques pensaient pouvoir transposer cette expérience de démocratisation européenne au Moyen-Orient, en sous-estimant de façon flagrante l’importance des différences culturelles entre les deux régions. Les raisons à même de dissuader le Moyen-Orient de s'occidentaliser ou d’adopter des institutions occidentales étaient pourtant légion.
C’est cette méconnaissance des spécificités de la situation qui est à l'origine de ma rupture avec mes amis néo-conservateurs. J'étais également très troublé par l’assurance frisant l'arrogance de l'administration Bush. Cette croyance absolue qu’ils avaient de détenir la vérité sur ce qui était bon pour la région, leurs certitudes concernant la chute prochaine de la dictature d'Hussein comme la conviction de voir leur projet couronné de succès, toutes ces projections étaient terriblement erronées.
Francis Fukuyama : Vingt ans après le début de cette guerre, notre foi absolue dans le modèle démocratique et sa capacité à prospérer dans le monde entier s'est affaiblie, si ce n’est effondrée. Plusieurs années avant la guerre, j'avais signé une lettre de la main de Bill Kristol, ancien chef de cabinet de l'administration de George H. W. Bush. Cette lettre soulignait la nécessité d’agir pour arrêter Saddam Hussein. La portée morale des arguments qu’elle soutenait était particulièrement forte me semblait-il : Saddam Hussein était pire que son prédécesseur à presque tous les égards. On a tendance à oublier l’intensité de la peur qui avait saisi les Américains dans les mois suivant les attentats du 11 septembre. L'attaque terroriste du World Trade Center avait tué 3 000 personnes, mais si Al-Qaïda l’avait voulu, cette attaque aurait pu faire 30 000 victimes. À l'époque, les Américains ne cessaient de penser à une prochaine attaque et avaient tendance à surestimer l’ampleur des menaces.
Au cours de cette période, je travaillais sur plusieurs projets autour de la mise en place de structures institutionnelles dans les pays en développement. Je portais une attention toute particulière à l'Amérique latine. Les États-Unis avaient tenté d’y structurer des États comme au Salvador, au Nicaragua ou dans d'autres pays voisins, ce qui s’était avéré un échec patent. Il me semblait alors que nous avions le devoir de nous engager dans une forme de conversion du Moyen-Orient à la démocratie. Or, il s’agissait d’une région que nous comprenions mal. Les hommes politiques américains ne cessaient de rappeler leurs succès en Allemagne et au Japon. Il est vrai que nous avons occupé ces deux pays pendant deux générations et qu'ils sont devenus des démocraties, mais l’on ne pouvait comparer l’incomparable et transposer invariablement ces succès dans d’autres régions du monde. Étions-nous prêt à la même chose en Irak ou en Afghanistan ? Pour moi, en Irak, la réponse était non, nous ne pouvions entamer un processus que nous étions incapables de mener à son terme.
Quand la guerre a commencé, je ne mesurais pas le niveau d’impréparation des États-Unis. Donald Rumsfeld, ancien Secrétaire à la défense de l'administration de George W. Bush, prévoyait un retrait d'Irak à la fin de l'année 2003, après avoir installé Ahmed Chalabi à la tête du pays. Pour lui, la démocratie s'imposerait ensuite d'elle-même. La composition de l'administration Bush à l’époque a eu une influence considérable sur la formation de ces opinions, de nombreux décideurs ayant été témoins de la chute du mur de Berlin. Dans son sillage, l’année 1989 avait entraîné une série de transitions vers la démocratie au sein des pays d'Europe de l'Est, abandonnant l'empire communiste pour rallier le bloc de l’Ouest. Sur le même modèle, de nombreux conseillers politiques pensaient pouvoir transposer cette expérience de démocratisation européenne au Moyen-Orient, en sous-estimant de façon flagrante l’importance des différences culturelles entre les deux régions. Les raisons à même de dissuader le Moyen-Orient de s'occidentaliser ou d’adopter des institutions occidentales étaient pourtant légion.
C’est cette méconnaissance des spécificités de la situation qui est à l'origine de ma rupture avec mes amis néo-conservateurs. J'étais également très troublé par l’assurance frisant l'arrogance de l'administration Bush. Cette croyance absolue qu’ils avaient de détenir la vérité sur ce qui était bon pour la région, leurs certitudes concernant la chute prochaine de la dictature d'Hussein comme la conviction de voir leur projet couronné de succès, toutes ces projections étaient terriblement erronées.
