Erwan Le Noan : «Toute inégalité n’est pas une injustice»
Le déclin économique du pays, et donc le risque d’appauvrissement de nos concitoyens, ne peut que s’aggraver si l’on n’ose pas rompre avec l’obsession égalitaire française, argumente l’essayiste.
Consultant en stratégie, membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique (think-tank libéral) et maître de conférences à Sciences Po. Auteur de La France des opportunités (Les Belles Lettres, 2017).
Le Parlement vient d’adopter la loi «pouvoir d’achat», dont l’essentiel consiste à accroître l’effort de redistribution, déjà parmi l’un des plus élevés de l’OCDE (la part des dépenses sociales y est la plus élevée des pays européens, représentant un peu plus du tiers du PIB et un peu plus de 12.000 euros par habitant en 2020, permettant de réduire considérablement les inégalités après revenus). Insuffisant, ont clamé des responsables politiques de tous bords, considérant qu’il ne serait pas illégitime de taxer quelques grandes entreprises réalisant des «surprofits», au nom de la «justice sociale».
Les propositions d’accroissement de la fiscalité, pourtant aussi l’une des plus importantes (le taux de prélèvements obligatoires était de 47,5 % du PIB en 2020 et celui des recettes publiques de 52,8 % en 2021, en 2e position de l’Union européenne, derrière le Danemark), sont régulières en France. Et dès lors qu’une différence de performance est constatée, émerge la revendication d’accroître les contraintes sur les plus efficaces, soit par la taxe, soit par la réglementation. La régulation «à la française» est souvent conçue comme une façon de freiner ceux qui courent le plus vite plutôt que comme une occasion de réfléchir aux raisons qui ralentissent leurs concurrents.
Les motivations de cet effort de nivellement se trouvent dans ce qu’il faut bien appeler une obsession égalitaire. Comme Tocqueville l’avait relevé, les Français «veulent l’égalité dans la liberté et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage».
Cette obsession égalitaire est soutenue par deux confusions habiles, mais néfastes qui révèlent une incompréhension des fondements des sociétés libérales.
La première consiste à assimiler à tort inégalité et injustice: les différences de conditions sont systématiquement dénoncées comme toujours révélatrices d’un état social inéquitable et arbitraire. Or depuis les révolutions du XVIII siècle, le mérite est le critère pour justifier des «distinctions sociales» , marquant un renversement avec les sociétés d’ordre qui prévalaient jusqu’alors et dans lesquelles le destin des individus était profondément lié à leurs origines. Ce basculement est illustré par les beaux mots que Beaumarchais plaçait dans la bouche de Figaro: «Par le sort de la naissance, l’un est Roi l’autre est berger, le hasard fit la distance, l’esprit seul peut tout changer». Aucun autre modèle n’a réalisé la même promesse.
Le mérite est un étalon certainement imparfait. Son lien avec la justice a alimenté maints travaux philosophiques. Il n’en reste pas moins le seul fondé sur l’individu, sa liberté et sa responsabilité corollaire, et non sur une volonté externe, nécessairement arbitraire. Ce n’est pas un hasard s’il est virulemment remis en cause par ceux qui se contentent de renouveler, sous des habits raciaux, les théories marxisantes de domination.
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