Michèle Tribalat: «La dépossession de notre politique migratoire a été consentie»

Pour la démographe*, si la France accueille toujours une immigration importante, tant clandestine que régulière, c’est en raison d’un manque de volonté politique. Aujourd’hui, ce sont l’administration et les juges - nationaux comme européens - qui produisent la norme en matière de droit des étrangers, sans que le gouvernement s’y oppose, comme cela a pu être le cas dans des pays voisins, explique-t-elle.



LE FIGARO. - Le ministre de l’Intérieur a annoncé «une lutte plus intraitable que jamais contre les étrangers délinquants». Comment expliquez-vous que les étrangers en général, pas seulement les délinquants, soient si difficiles à renvoyer chez eux? Est-ce un problème de droit, de moyens, de volonté politique?

Michèle TRIBALAT. -
Sans doute un peu des trois. Si le gouvernement peut encore décider du nombre d’étrangers qu’il accueille pour motif économique, tout le reste doit entrer dans le cadre des directives et règlements de l’UE. Cette dépossession a été consentie. Jamais la France n’a posé des exigences qui auraient conduit à un compromis, ce qu’ont fait le Danemark, le Royaume-Uni, l’Irlande et la Pologne. Le Danemark a ainsi bénéficié d’un droit de retrait sur le pilier justice et affaires intérieures et de protocoles spéciaux, notamment sur les questions migratoires.

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Il faut ajouter à cela le poids grandissant de la jurisprudence française et européenne (CEDH et CJUE), qui contribue à une certaine impuissance politique. Michel Bouleau a montré, à travers l’examen des contentieux du Conseil d’État, la futilité des lois à répétition sans grand effet sur le réel. L’examen des situations individuelles d’un point de vue subjectif, comme des cas d’espèce, l’emporte sur la norme juridique. Le droit des étrangers est devenu ainsi une coproduction du juge et de l’administration. La circulaire entrée en vigueur le 1er janvier 2019 pour la mise en application de la loi du 10 septembre 2018, joliment intitulée «Pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie», censée «garantir une exécution effective des décisions d’éloignement», ne semble guère avoir tenu ses promesses. Le nombre d’exécutions d’obligations à quitter le territoire (OQT) est resté en 2019 voisin de ce qu’il était l’année d’avant (autour de 15.000) et a décliné en 2020 (6930) en contexte pandémique.


*Immigration, idéologie et souci de la vérité

Décoder les décodeurs en matière d’immigration.
Dans cet ouvrage, la démographe Michèle Tribalat, spécialiste de la question migratoire, s’est saisie de quelques exemples de « décodages » de la presse nationale, pour montrer l’hémiplégie du décodage.
Sur le terrain de la démographie et des migrations, pour être du bon côté, il faut se garder d’être nataliste tout en rassurant les Français sur les performances exceptionnelles de la France par rapport à l’Europe en matière de fécondité. Fécondité qui ne doit pas grand-chose à l’immigration. Immigration qui est à la fois une chance et une fatalité, qu’il faut toujours minorer, relativiser ou naturaliser et qui amène des musulmans, en grand nombre lorsqu’on cherche à implanter l’idée que c’est irréversible, mais en moins grand nombre lorsqu’on cherche à relativiser le djihadisme. Il faut s’élever, par tous moyens, contre l’idée de Grand Remplacement, dévoiler l’imposture, quitte à faire dire à son inventeur ce qu’il n’a pas dit. La mauvaise foi n’est pas interdite.
L’auteur tente de décoder ce que les décodeurs n’ont pas vu, pas voulu voir ou mal vu sur des sujets sur lesquels ils exercent pourtant une intense vigilance.