Après le sentiment d’insécurité, le sentiment d’immigration ? - Par Jean-Paul Gourévitch et Michèle Tribalat
Lors d'un discours à Rennes jeudi 14 décembre, Jean-Luc Mélenchon a déclaré : "notre pays, que cela plaise ou pas, ne peut pas se passer de la contribution des travailleurs immigrés".
Petits éléments de réponses aux tenants de la thèse du “zéro enjeu migratoire”.
Atlantico : Le journaliste Sylvain Bourmeau, invité dans l’émission “C ce soir” sur France 5 est revenu sur l’intervention du président de la République qui dans “C à vous”, a indiqué que la loi immigration constituait le “bouclier” qui nous manquait. Selon lui, Emmanuel Macron devrait plutôt écouter l’Institut Convergences Migrations, qui regroupe 700 chercheurs dans le cadre d’un programme d’investissement d’avenir. Ces chercheurs ont publié un communiqué pour s’alarmer du vote de la loi immigration. Comment expliquer ce déni de la “pression migratoire” et de la réalité du coût de l’immigration en France à travers le communiqué de ces chercheurs ou de la position de Sylvain Bourmeau ? En quoi leur vision est démentie dans les faits et par les statistiques ?
Jean-Paul Gourévitch : L’Institut La Boétie, fondation insoumise créée dès 2019 s’est montrée très active pour soutenir la candidature aux présidentielles 2022 de Jean-Luc Mélenchon qui en est le co-président aux côtés de la députée NUPES-LFI Clémence Guetté. Elle est financée par la NUPES et des dons privés, et ambitionne également d’être une think-tank conciliant élaboration intellectuelle et éducation populaire. A la manière, toutes choses égales, de ce que veut être la Fondation Jean-Jaurès pour le Parti Socialiste. On retrouve dans son programme les trois piliers de la doxa LFI : critique du capitalisme, planification écologique et humanisme arc-bouté contre l’extrême droite, et dans son organigramme dirigeant toute la fine fleur des intellectuels d’extrême-gauche, des compagnons de route de LFI, de responsables d’ATTAC ou de militants écologiques radicaux avec des figures connues et respectées : Ignacio Ramonet, ancien directeur du Monde Diplomatique, Jacques Généreux, Monique Pinçon-Charlot ou la « décoloniale » Françoise Vergès qui a été présidente du Comité National pour la Mémoire de l’Esclavage.
Il était donc normal que l’Institut soit en première ligne des opposants à la loi sur l’immigration votée par l’Assemblée Nationale. Que Sylvain Bourmeau, producteur de radio notamment à France Culture qui est passé par les Inrocks, Mediapart, Libération, s’en fasse un des porte-parole n’étonnera personne. Qu’en revanche il privilégie le communiqué des chercheurs de l’Institut Convergences Migrations invite à s’interroger. Cet institut a pour Président François Héran dont on connait les positions sur l’immigration et qui est un invité incontournable sur tous les plateaux de la pensée dominante. Derrière un tel drapeau, on ne peut que défiler en rang serré. Il est toujours plus simple d’agglomérer des centaines de signatures sur un communiqué de dénonciation que de s’interroger sur des statistiques qui montrent une évolution que justement ces intellectuels devraient prendre en compte.
En quoi les tenants de la thèse du “zéro enjeu migratoire” se trompent au regard des statistiques et de la réalité de l’immigration en France ? Selon l’Institut La Boétie, la loi immigration symbolise la convergence de la macronie, de l’extrême droite et de LR sur un récit commun de l’immigration : celui selon lequel l’immigration est un poids pour notre pays, un coût pour la société française. En quoi cette analyse est éloignée de la réalité ?
Jean-Paul Gourévitch : Aucun chercheur sérieux travaillant sur la réalité des coûts de l’immigration aujourd’hui et non sur des documents remontant à 2000, à 2011 ou même à 2018 ne peut prétendre aujourd’hui qu’ en termes financiers l’immigration dans toutes ses dimensions, fiscales, sociales, institutionnelles, régaliennes, sécuritaires, sociétales, éducatives, humanitaires, rapporte plus qu’elle ne coûte. Nous l’avons largement démontré dans l’étude de Contribuables Associés sur « le coût de l’immigration en France en 2023 ». Reste qu’il y a un clivage droite-gauche évident sur les estimations.
Pour les économistes « de gauche » travaillant isolément ou dans le cadre d’Institutions comme le CEPII, le déficit est minime et se situerait dans une fourchette de 4 à 15 milliards d’euros. Pour les organismes de recherche comme Fondapol ou l’OCDE, il serait plutôt de l’ordre de 20 à 33 Mds d’euros (hors immigration irrégulière). Pour les économistes de droite il se situerait selon des estimations peu récentes entre 70 et 86 Mds d’euros. Quant au chercheur André Posokhow dans ses deux ouvrages Immigration : l’épreuve des chiffres (mai 2021) et Immigration l’heure des comptes (février 2022) tous deux publiés aux éditions Synthèse Nationale donc ignorés par les medias de grand chemin, il conclut à « un bilan négatif à l’intérieur d’une fourchette comprise entre 256 et 298 milliards d’euros dont 193 milliards d’euros pour la population immigrée tiers ».
Rappelons que notre étude aboutissait à un déficit de 53,9 Mds d’euros hors de ce qui relève de « la pénombre de l’immigration », donc non comptabilisable faute de pouvoir mettre en regard sur plusieurs chapitres les coûts et les bénéfices. C’en était encore trop pour les tenants de « l’immigration tout bénéfice pour la France », puisque dès la publication de notre document, comme Atlantico l’a d’ailleurs souligné, ma page Wikipedia a été décapitée par une militante répondant au pseudonyme Chouette Bougonne et transformée en procès à charge avec refus de toute intervention dans le cadre de la discussion, et exclusion des contributeurs qui s’étonnaient de ce manquement à la déontologie de leur plate-forme.
En quoi le discours de Jean-Luc Mélenchon et la note de l’Institut la Boétie sur l’immigration (le fait que le pays ne puisse pas se passer de la contribution des travailleurs immigrés qui s’y trouvent parce que ce sont eux qui maintiennent à flot les caisses sociales auxquelles ils contribuent, y compris lorsqu’ils n’ont pas de papier) s’éloignent des réalités statistiques en matière d’immigration ?
Michèle Tribalat : Une précision s’impose. Il me semble que personne ne demande à ce que l’on renvoie les 7 millions d’immigrés présents en France pour voir comment on pourrait se débrouiller sans eux. La demande est plutôt de ralentir le rythme d’arrivée des étrangers et de décider qui peut entrer sur le territoire. La hausse de l’immigration régulière et l’anarchie amenée par l’immigration illégale qui embolise le traitement des demandes d’asile, sans parler de l’aide sociale à l’enfance avec l’arrivée de mineurs non accompagnés, donnent le sentiment aux Français que l’État n’a aucune prise sur l’immigration étrangère. La tentation est donc grande d’expliquer en quoi tout ceci est formidable. Ce à quoi s’efforcent l’Institut La Boétie et M. Mélenchon. Ce dernier prétend qu’ « un Français sur quatre a dorénavant un grand-parent étranger » et que lorsqu’il était « minot » c’était un sur dix ! En fait, d’après l’Insee, en 2019-2020, un habitant de moins de 60 ans sur dix est « descendant d’immigré » de troisième génération, c’est-à-dire qu’il a un ou deux parents nés en France de parent(s) immigré(s). Sur trois générations, un tiers des habitants de moins de 60 ans sont d’origine étrangère. M. Mélenchon se fiche absolument des réalités statistiques.
