Arnaud Benedetti: «De Paris à Crépol, cette France qui se délite»

L’attaque perpétrée à Paris par un islamiste radicalisé et le drame de Crépol révèlent l’aveuglement et l’impuissance des pouvoirs publics, déplore le rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire.


Arnaud Benedetti est professeur associé à l'université Paris-Sorbonne et rédacteur en chef de la « Revue politique et parlementaire ». Il a publié Comment sont morts les politiques? Le grand malaise du pouvoir (Éditions du Cerf, 2021).


Il existe des conjonctions de l'actualité qui en font plus pour un basculement que des années de bataille politique. En une quinzaine de jours nous avons assisté à une succession de faits qui viennent corroborer ce constat. Entre le drame de Crépol dans la Drôme, le traitement politico-médiatique de relativisation auquel ce dernier a donné lieu, la sévérité de la justice pour réprimer certains des manifestants d'ultra-droite de Romans-sur-Isère dont quelques-uns ont été condamnés à des peines de prison fermes sans aucun antécédent judiciaire par ailleurs, les déclarations de samedi du président de la République critiquant implicitement Israël pour sa défense contre une organisation terroriste, le Hamas, et la énième attaque au couteau à Paris perpétrée par un radicalisé islamiste connu des services de renseignement, déjà condamné mais libéré depuis, force est de constater que l'enchaînement des événements témoigne tout à la fois d'un aveuglement et d'une impuissance des pouvoirs publics, le premier expliquant la seconde.

La communication d'État sera perçue, à n'en pas douter, au mieux comme une autojustification dissimulant une incapacité à agir, au pire comme un exercice qui ne parvient plus à dissimuler son ressort exclusivement propagandiste. Quoi qu’il en soit, le décor est planté. Il est celui d'un délitement de tout un ensemble d'illusions avec lesquelles plusieurs générations de dirigeants de droite comme de gauche ont voulu bercer les Français depuis de nombreuses décennies et dont le macronisme a constitué tout autant le prolongement essoufflé que l'ultime avatar. C'est à une fin de cycle que nous sommes confrontés.

Ce cycle avait quelque chose d'un très long et lâche soulagement, étalé sur des années, mélange de progressisme sans universalisme et de mondialisation sans nations, prétextant une lutte contre les populismes pour mieux se maintenir, dopé aux abstractions pour contrecarrer un réel qui jour après jour en démentait les fondements. Tout cela au nom d'un «vivre-ensemble», formule heureuse de Renan dont on avait galvaudé le sens. Car pour qu'il y ait «vivre-ensemble», Renan précisait qu'il fallait encore qu'il y ait une condition: «le désir de vivre ensemble». Non seulement ce désir a été oublié mais il a été annihilé puisque l'idée même de nation en a été démonétisée. C'est ainsi que le cheval de Troie de nos maux a été introduit dans la cité et nous en payons dans une sorte d'imprégnation quotidienne les conséquences.


Le pare-feu récurrent opposé à la critique de l'action gouvernante est toujours le même: dissimulation sur le mode de « ce n'est pas tout à fait ce que vous croyez », dénonciation sur le registre « il faut condamner les instrumentalisations », déréalisation du phénomène à travers la psychiatrisation de l'acte ou son classement sans suite médiatique dans la catégorie fourre-tout du fait divers.