Nicolas Baverez : "L’Europe est la grande perdante de la guerre en Ukraine"


L’économiste Nicolas Baverez alerte sur le surendettement du Vieux Continent, qui connaît un choc énergétique comparable à celui des années 1970, et appelle à l’émergence d’un vrai capitalisme européen.


Que vous inspire l’annus horribilis que nous venons de vivre ?

Nicolas Baverez -
L’année 2022 restera dans l’histoire. Elle marque un changement d’ère. La grande confrontation entre démocraties et empires autoritaires était attendue en Asie et devait se nouer autour de Taïwan ; elle s’est ouverte en Ukraine, avec un conflit de haute intensité mené par la Russie et, au-delà, une guerre hybride contre l’Europe qui se traduit par des frappes sur des infrastructures critiques, - tels North Stream ou les câbles de télécommunications -, des cyberattaques (visant notamment les hôpitaux), des opérations de désinformation, le soutien de partis extrémistes et la déstabilisation de l’Afrique subsahélienne.

Dans le même temps, la conflictualité explose partout dans le monde. La guerre d’Ukraine a démantelé les institutions et les règles qui avaient été mises en place pour limiter la violence. Aujourd’hui, la plupart des traités sont violés ou non appliqués. Il ne reste plus qu’un traité de contrôle des armements, Start, qui prendra fin en 2026. Cette guerre a décomplexé beaucoup de dirigeants – pas seulement russes - dans l’utilisation de la force armée, comme le voit dans le Caucase, au Moyen-Orient, en Asie ou en Afrique. Ces changements stratégiques s’accompagnent d’un bouleversement économique, avec la fin de la mondialisation dans sa version libérale et du cycle de désinflation. La mondialisation se reconfigure autour de blocs idéologiques, commerciaux, technologiques, financiers et juridiques. L’inflation est de retour, et avec elle la hausse des taux d’intérêt qui met un terme à l’argent gratuit et illimité. La géopolitique prend le pas sur l’économie, et les Etats sur les marchés.