« Ce n’est pas en étant obsédé par la dette que la droite séduira les classes populaires »

FIGAROVOX.- Vous consacrez le dernier numéro de Causeur à l’explosion de la droite. Quel bilan tirez-vous des élections européennes?
Élisabeth LÉVY.- Je suis comme beaucoup stupéfaite par la rapidité avec laquelle un parti que l’on croyait puissant, qui, sous une forme ou une autre, a toujours été présent au second tour de la présidentielle, se désintègre. Et comme tout le monde, j’hésite entre l’amusement et l’accablement quand j’entends les uns et les autres crier haro sur le baudet qu’hier ils feignaient d’adorer. Le plus étonnant, comme l’a observé Alain Finkielkraut, c’est qu’ils soient tout aussi volatiles pour les idées que pour les personnes: puisque «la ligne conservatrice» fait 8 %, changeons de ligne! Soyons jeunes et modernes! Après tout, il est trop facile de jeter la pierre: les élus veulent être réélus (encore que pas toujours), c’est compréhensible. Quoi qu’il en soit, on assiste à la suite logique de la recomposition menée sabre au clair par Emmanuel Macron. 
Que voulez-vous dire? Existe-t-il encore une place pour la droite entre le RN et LREM? 
Je veux dire que ces questions de boutiques n’ont pas un intérêt majeur. Il faudrait distinguer la tectonique des plaques culturelles, le lent mouvement des idées, des aspirations, des structures mentales, de la superstructure politique - les institutions et les partis qui donnent corps et vie à ces dynamiques souterraines. La première raison de la crise du système politique est précisément qu’il n’est plus l’expression de l’infrastructure anthropologique et des clivages qui la structurent. Peut-être que beaucoup de gens se sentent encore affectivement de droite ou (surtout) de gauche. Reste que cette summa divisio de l’espace politique n’est plus très opérante dès lors que les partis qu’elle a engendrés sont dépourvus de toute cohérence idéologique.
En rassemblant la droite de la gauche et la gauche de la droite, qui étaient d’accord sur tout, sauf peut-être sur quelques coquetteries sémantiques, Emmanuel Macron a éclairci du paysage. En conjuguant la séduction facile du progressisme pour les nuls et la menace du désordre, le président est parvenu à rassembler et à tenir le bloc central de la société française, minoritaire mais homogène idéologiquement et sociologiquement - en somme, à créer ce qui s’apparente le plus à un parti de classe. Son camp est peut-être minoritaire mais il est relativement homogène dans ses intérêts et dans ses représentations. La clarification va désormais se poursuivre autour de ce bloc central. L’ennui, c’est que la sémantique ajoute à la confusion car nous ne savons pas encore nommer précisément les nouveaux clivages. Ainsi le terme «progressiste» a-t-il été auto-décerné, alors qu’à l’inverse, personne ne se réclame du «populisme». 
Vous ne répondez pas! Y a-t-il une place pour la droite?
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