Chantal Delsol: «La guerre en Ukraine, avatar de la lutte, en Russie, entre slavophiles et occidentalistes»

La philosophe retrace la généalogie d’un courant de pensée spécifiquement russe qui constitue un cadre intellectuel pouvant être invoqué pour justifier la politique d’agression de Vladimir Poutine, mais qu’il serait injuste de réduire à l’usage qu’en fait aujourd’hui la propagande du Kremlin.


Membre de l’Institut, Chantal Delsol a codirigé, avec Joanna Nowicki, «La Vie de l’esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945» (Éditions du Cerf, avril 2021). Dernier ouvrage paru: «La Fin de la chrétienté» (Éditions du Cerf, octobre 2021).

L’invasion de l’Ukraine par la Russie ressemble bien à un énième épisode de la lutte biséculaire, au sein de la Russie, entre les slavophiles et les occidentalistes. Sinon que par rapport aux précédents épisodes, élégants et littéraires, la rivalité apparaît aujourd’hui bien fruste, et pour ainsi dire encanaillée.

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Les profonds bouleversements initiés par l’Occident après la saison révolutionnaire du XVIIIe siècle n’ont pas été faciles à accepter par les cultures extérieures. L’entrée dans la modernité est une acculturation difficile qui impose de vastes abandons et laisse derrière soi, quand elle a commencé, beaucoup de ressentiment. L’occidentalisation forcée de Pierre le Grand, puis la volonté de conquête de Napoléon, ont favorisé en Russie un courant de pensée spécifique: le courant slavophile. L’Occident est considéré comme dévoyé et décadent, en raison de son rationalisme et de son matérialisme. La Russie qui, elle, n’a pas perdu sa spiritualité, va sauver l’Occident «pourri» (c’est toujours le mot employé).