Penser la puissance. Entretien avec Rémi Brague


Rémi Brague est professeur de philosophie médiévale à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’université Louis-et-Maximilien de Munich. Spécialiste de la philosophie grecque, arabe et juive, il est l’auteur de nombreux livres de référence à ce sujet.

Dans Europe, la voie romaine, vous expliquez que le contenu de l’Europe, c’est d’être un contenant, d’être ouverte sur l’universel. La puissance de l’Europe s’est-elle construite sur cette culture d’ouverture et de transmission ?

Le livre que vous avez la gentillesse de mentionner va fêter cette année le trentième anniversaire de sa première édition et sa dix-septième traduction. Comme je peux difficilement me contenter d’y renvoyer, il m’en coûte un peu de revenir sur ses principales thèses, même si je n’ai pas cessé de les défendre depuis, voire de les approfondir. Dans mon livre, donc, je ne faisais que reprendre un jeu de mots dû au philosophe espagnol José Ortega y Gasset. Dans sa langue, continente veut dire à la fois « continent » et « contenant ». Ceci dit, dans mon propre travail, je ne concevais guère la culture de l’Europe—puisque je n’y parle que de cela—en termes de puissance.

En tout cas, cette ouverture sur l’universel que vous avez raison de mentionner est pour moi le résultat d’une ouverture plus fondamentale sur ses propres sources, et d’un rapport à l’antérieur qui est loin de fomenter un sentiment de puissance. Bien au contraire, l’Europe s’est sentie inférieure à ses références culturelles antiques. Ce n’est que l’an passé que j’ai découvert, à ma grande honte, que l’idée avait déjà été lancée, bien avant moi, dans un livre que je n’avais pas lu, par l’historien tunisien Hichem Djaït, disparu en juin dernier : l’humilité de l’Europe a été le ressort paradoxal de son développement. Selon lui, c’est parce que l’Europe s’est trouvée humble devant l’Antiquité qu’elle exaltait et devant le christianisme auquel elle était soumise qu’elle a pu dépasser la première et garder ses distances face au second (L’Europe et l’islam, Paris, Seuil, 1978, p. 157).