Peut-on porter le voile et être libre ? - Par Malika Sorel et Fatiha Boudjahlat


En déplacement à Strasbourg, le président de la République a dit qu'il trouvait «beau» de rencontrer une femme voilée et «féministe». L'essayiste Malika Sorel-Sutter estime que le voile peut se muer en instrument d'amputation de liberté. Fatiha Boudjahlat critique l'association de ces deux termes dans la bouche du président candidat.

«Non Emmanuel Macron, le voilement des femmes n'est pas neutre» 
par Malika Sorel

Ingénieur de l'École polytechnique d'Alger, major du MBA de Sciences Po Paris, Malika Sorel-Sutter est ancien membre du Haut Conseil à l'intégration, institution rattachée au Premier ministre. Elle est l'auteur de Décomposition française (éditions Fayard, 2015) qui a reçu le prix «Honneur et Patrie» des Membres de la Société de la Légion d'honneur, et de Les Dindons de la farce (Albin Michel, 2022).

En campagne à Strasbourg, Emmanuel Macron est apostrophé par une femme voilée qui lui lance : «Monsieur le président, vous êtes féministe ?». ; il saisit la balle au bond pour exposer sa pensée: «Ce qui est beau, (...) c'est d'avoir une jeune fille qui porte le voile (...) et qui dit “est-ce que vous êtes féministe ?”... C'est la meilleure des réponses à toutes les bêtises que j'entends».

En 2008, dans les colonnes du journal Le Monde , l'islamologue Abdelwahab Meddeb s'exprime sans aucune ambiguïté : «Il convient de situer la prescription du voile dans une société phallocratique, misogyne, construite sur la séparation des sexes, sur une hiérarchie des genres ». Meddeb insiste sur le fait qu'«il n'y a pas de différence de nature ni de structure mais de degré et d'intensité entre burqa et hijab, lequel n’est rien qu'en lui-même une atteinte au principe de l'égalité et de la dignité partagées entre les sexes» ; et de rappeler dans la foulée que « tous les réformistes et modernisateurs qui, en Islam, ont prôné le dévoilement des femmes depuis la fin du XIXe siècle, organisent leur discours de persuasion sur ces trois principes (liberté, égalité, dignité).»

Ce n'est pas par hasard, mais bien à dessein que le voile a été mis en avant, car comme le rappelle Gilles Kepel [1] : «Durant les années 1990, les dirigeants des organisations islamiques politiques issues des Frères musulman se sont focalisés sur la controverse du hijab à l'école qui leur paraissait la plus propice – que le halal – à faire émerger en France une communauté militante sous leur houlette (...)» Une femme qui marche voilée dans la rue devient, pour toutes les autres, une leçon de morale ambulante qui peut ouvrir la voie à l'exercice, sur ces dernières, d'une pression de leur entourage ; d'où la prolifération du voile que l'on observe en France et partout en Occident. Le voile peut donc se muer en instrument d'amputation de liberté.


«Le voile, même choisi librement, reste un outil de ségrégation»

 par Fatiha Boudjahlat


Fatiha Agag-Boudjahlat est l'auteur de plusieurs ouvrages remarqués. Elle a notamment publié Combattre le voilement (éditions du Cerf), 2019.

La femme voilée qui a interrogé le président Macron n'était pas sur sa route par hasard ou pour lui parler écologie. Les équipes de Macron ne l'ont pas évité parce qu'il devait donner des gages à l'électorat mélenchoniste. Et pour la première fois en France, et jamais je ne pourrai le pardonner, a fortiori à un candidat de gauche, il y a eu un vote communautaire et communautariste, musulman. Alors Macron, comme Mélenchon, se tourna en direction de la Mecque pour obtenir ces voix…

L'échange est surréaliste, la femme voilée lui demande à lui s'il est féministe, elle avait bien appris ses gammes pour enchaîner avec la liberté des femmes de se vêtir comme elles le veulent. Il l'a coupé, une bonne chose, pour lui demander, chose stupide, si elle portait volontairement ce hijab ou s'il lui avait été imposé. Qui oserait faire un tel aveu devant les caméras et son quartier…. Et cette sortie, qui rappelait le Macron évangélique de 2017 sur le droit de vivre dans l'intensité de sa foi «C'est merveilleux, vous êtes féministe et voilée». C'est faux. Et le candidat Macron n'est évidemment pas dupe, lui qui disait, Président, que le voile nous insécurisait parce qu'il n'était pas «conforme à la civilité qu'il y a dans notre pays. Nous sommes attachés à l'égalité entre la femme et l'homme», et la Cour Européenne des Droits de l'Homme a déjà statué que le voile était difficilement conciliable avec l'égale dignité entre les femmes et les hommes.