Pierre Manent: «Classe dirigeante et peuple ‘‘populiste’’ doivent sortir de leur mépris réciproque»

Disciple de Raymond Aron, directeur d’études honoraire à l’École des hautes études en sciences sociales, Pierre Manent analyse les causes de la perplexité et de l’inquiétude de nombreux Français au terme de la campagne et de l’élection présidentielles.


LE FIGARO. - Le second tour de la présidentielle a vu à nouveau s’affronter une candidate «populiste» à un candidat rassemblant les élites de droite et de gauche. Que vous inspire cette configuration?

Pierre MANENT. -
Les résultats de l’élection présidentielle confirment la dépolitisation de notre vie commune. Ils donnent à voir un pays devenu incapable de se connaître lui-même. Le second tour a mis en présence un sortant qui ne courait aucun risque de perdre l’élection et une candidate qui n’avait aucune chance de la gagner. Le premier ne représentait pas une option proprement politique, il incarnait une classe sociale, la classe «en possession d’état», celle qui par son âge, son épargne, ses compétences, possède l’essentiel des biens collectifs. Cette classe reçoit les intérêts composés de décennies d’enrichissement collectif, bien sûr inégalement partagé, d’une rente immobilière qui est devenue un facteur majeur de la division sociale, et aussi d’une éducation de qualité qui n’est plus guère disponible pour la masse des nouveaux entrants. Elle a bien sûr éminemment contribué par ses talents à la vie nationale, mais elle a assisté avec une indifférence difficile à comprendre à la liquidation d’une bonne partie de l’appareil industriel français, à la dégradation de la sociabilité, à l’affaissement du niveau des études, à la dépréciation de la langue française. Elle a refusé de mesurer le déclin des performances du véhicule collectif dans lequel elle tient une place éminente, ou, en tout cas, n’a pas fait grand effort pour y remédier.