Comprendre ce qui se passe à Mayotte - Par Tanguy Berthemet
L'opération Wuambushu à Mayotte connaît de nombreux rebondissements depuis son lancement, lundi 24 avril. L'État souhaite apaiser l'île, victime de l'immigration illégale et touchée par d'importants faits de violence entre bandes rivales dans le département.
Depuis le référendum de 1974 où Mayotte a choisi le rattachement à la France, la gestion de l’immigration venue des Comores est particulièrement tendue.
Réduire la crise qui secoue Mayotte à une simple opération de maintien de l’ordre serait une grave erreur. Cette dimension existe bien sûr mais ce n’est qu’une partie du problème. Dans le dossier de Mayotte, la France joue en fait gros, et même une partie de sa réputation internationale.
Car les tensions à Mayotte ne sont pas toujours perçues comme un problème interne. Pour le comprendre, il faut remonter à l’indépendance. Au début des années 1960, le torrent de la décolonisation semble d’abord contourner les Comores, quatre petites îles du canal du Mozambique -Mayotte, Grande Comore, Anjouan et Mohéli.
Mais en 1973, un accord est conclu pour une accession à l’indépendance. Le référendum d’autodétermination est organisé, sous l’égide de l’ONU en 1974. Les résultats sont aussi attendus que tranchés. Le oui l’emporte à plus de 99 % dans trois îles.
À Mayotte, à contre-courant de l’époque, le non gagne à 63 %. Pour la communauté internationale, l’affaire est toutefois entendue. Le résultat global est nettement indépendantiste (94,5 %), et le principe de l’intangibilité des frontières coloniales, entériné par l’Organisation de l’Union africaine (OUA), fait des Comores un pays souverain.
Mais les Mahorais s’y refusent. Ils déclarent leur indépendance, et demandent à Paris à revenir dans le giron tricolore. La France hésite. Valéry Giscard d’Estaing finit par se laisser convaincre, notamment par la marine nationale qui ne veut pas perdre une telle escale et l’intérêt du domaine maritime. Le tout jeune État des Comores se cabre et tente de s’opposer.
Le choix de la France à 99%
Le 6 février 1976, aux Nations unies, une résolution, portée par la Tanzanie de Julius Nyerere, populaire chantre du panafricanisme, pour condamner la France, oblige Paris à sortir seul son droit de veto au Conseil de sécurité pour se protéger. Un fait rarissime. C’est d’ailleurs toujours la dernière fois en date.
Deux jours plus tard, appuyée sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la France organise une seconde consultation pour la seule Mayotte où le rattachement à la République française est choisi à 99%. Le monde s’insurge à nouveau face à ce qui semble un anachronisme. À l’ONU, 102 États contre 28 adoptent une motion pour condamner ce référendum. D’autres suivront pour exiger une «décolonisation».
La France fait la sourde oreille, d’autant que le vote du Parlement français, en 2009, qui fait de Mayotte un département réduit les options. Dans les années suivantes, les relatives bonnes relations avec les gouvernements successifs à Moroni, les subventions laissent imaginer que le statu quo bancal va perdurer, que le cas Mayotte va disparaître des mémoires.
Les années ont d’autres conséquences. Alors que les Comores ont sombré dans la misère, Mayotte, tout en étant modeste, apparaît comme une sorte de paradis. Une migration massive va s’organiser, particulièrement depuis l’île voisine d’Anjouan. Une première crise éclate en 2018, alors que Paris exige de Moroni une reprise des clandestins.
Le président Azali Assoumani s’y refuse. «Pour moi, il n’y a pas de Comoriens illégaux à Mayotte. Il y a un problème de fond. Je n’accepte pas qu’un Comorien à Mayotte soit refoulé en tant qu’étranger» confie-t-il alors au Figaro. La France suspend la délivrance de visa aux Comores et une partie de son aide.
Une seule solution, la fin de la pauvreté
Le bras de fer dure peu. Moscou se rapproche de Moroni et propose de porter, comme en 1976, une résolution pour condamner Paris à l’ONU. Des États africains envisagent de faire de même devant l’Union africaine (UA). Le chef de l’État des Comores repousse les offres mais Paris a flairé le danger. Une solution est trouvée.
Moroni accepte de reprendre quelques clandestins, et Paris bat le rappel de l’aide financière. La sortie des Comores de la pauvreté est la seule solution pour éviter l’immigration clandestine de masse. En 2019, la Conférence des partenaires au développement des Comores est organisée à Paris et récolte plus de 4 milliards d’euros de promesses d’investissements. Seulement, le Covid survient, puis la faible réalisation des promesses, seulement 11 % des crédits auraient été versés à ce jour, déçoit.
Moroni a donc tout intérêt à faire monter de nouveau la pression. En tentant de rapatrier des clandestins à Anjouan, la France lui en offre l’occasion. Le risque d’un débat à l’ONU, plus mal venu que jamais alors que l’image de la France en Afrique est brouillée et le sentiment antifrançais au plus haut, laisse, en fait, à l’Élysée peu d’autres solutions qu’une négociation.
Déjà Moscou a comparé le cas de Mayotte avec celui de la Crimée. La comparaison est absurde, mais le danger, réel. Après presque cinquante ans à repousser le problème, la France doit se confronter à cette décolonisation controversée.
Article paru sous le titre : Mayotte ou les conséquences d’une décolonisation discutée (lefigaro.fr) le 26 avril 2023.
