Les casseurs à la casse - Par Jean-Philippe Delsol
La violence devient banale et l’Etat apparaît impuissant. Les djihadistes justifient leurs crimes au nom de leur foi. Les black blocs viennent dans les manifestations, à la bassine de Sainte-Soline ou dans les manifestations urbaines, pour tuer avec des projectiles et instruments létaux comme des boules de pétanque ou des haches. Ils se prévalent plutôt de l’extrême gauche en criant leur haine du capitalisme, des gouvernements, des forces de l’ordre et de la mondialisation. Et l’Etat, démuni, laisse les gendarmes et policiers reculer devant les casseurs.
Bien sûr, ça n’est pas nouveau ! Depuis le XIXème siècle des courants anarchistes ou plus ou moins marxistes prônent des formes d’action insurrectionnelles et illégales. Mais ces violences ne sont pas qu’un défoulement de jeunes drogués ou de petites frappes en mal de larcins. Ceux-ci, même quand ils croient avec Bakounine que « La passion de la destruction est une passion créatrice », sont instrumentalisés par ceux qui font de la violence une arme politique. Déjà les révolutionnaires de 1793 propageaient la terreur et le despotisme au nom de la vertu et du bonheur d’un peuple idéalisé. Saint-Just admirait Brutus ayant décidé d’assassiner César « sans autre formalité que vingt-trois coups de poignard et sans autre loi que la liberté de Rome ». Marx, Engels et Lénine ont ensuite théorisé la violence.
Pour Engels, la violence est « l’accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs, […] l’instrument grâce auquel le mouvement social l’emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes. » (Anti-Dühring, fin du chapitre IV, 2). Marx pense qu’une révolution violente est inéluctable. Il écrit avec Engels dans le Manifeste communiste (1847) qu’il faudra que « le prolétariat fonde sa domination par le renversement violent de la bourgeoisie. » Pour sa part, Lénine, dans L’Etat et la Révolution (1917), observe que l’État est un « pouvoir spécial de répression » exercé contre le prolétariat par la bourgeoisie auquel il faut « substituer un « pouvoir spécial de répression » exercé contre la bourgeoisie par le prolétariat (la dictature du prolétariat) ». Les déboires du communisme n’ont pas éteint ces élans chez ceux qui en font une mystique. On se souvient de Sartre disant en 1972 à propos de la Révolution française : « Un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent et je ne vois pas là d’autre moyen que la mort ; on peut toujours sortir d’une prison ; les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué. » (n° 28 du magazine Actuel, février 1973). Jean-Luc Mélenchon a, lui, approuvé les violences perpétrées sur deux cadres d’Air France et dit au micro de Jean-Jacques Bourdin, le 13 octobre 2015 : « Moi je dis aux gens : recommencez ! ». Il a récidivé, notamment en considérant à plusieurs reprises que « la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine…». Ne nous leurrons pas, aujourd’hui il souffle sur les braises des casseurs avec ses acolytes de LFI et autres NPA pour allumer une révolution. C’est aussi dangereux qu’inadmissible.
La violence illégitime
Ces gens-là veulent la guerre à mort contre la démocratie libérale. C’est une lutte contre la civilisation. Car celle-ci est née en contingentant la violence d’abord dans une règle d’égalité des maux transcrite par la règle « œil pour œil, dent pour dent », fixant réparation du préjudice à un dommage équivalent plutôt que de laisser cours à la libre vengeance. Puis la loi du talion évolua au travers de compensations prévues en argent par les premiers codes mésopotamiens au début du deuxième millénaire avant notre ère. Le droit venait ainsi régenter et apaiser la société. Depuis, la guerre elle-même a été reconnue comme injuste sauf quand elle relève d’une « juste cause », en cas de légitime défense, pour réparer un tort ou une injustice grave. Elle doit être proportionnée à l’attaque, nécessaire à la survie d’un peuple, dépasser les intérêts matériels, le prestige ou l’influence…
Bien sûr la difficulté rappelée par Julien Freund est que « Tout régime se considère comme le plus juste, le plus capable et le plus approprié et il dure aussi longtemps que les gouvernés le considèrent comme tel. Il n’est pas faux, par conséquent, de voir dans le droit de résistance une lutte entre deux arbitraires que la puissance départagera. Mais on comprend aussi sans peine que le commandement qui a réussi à s’installer dans la bonne foi de son arbitraire condamne le droit de résistance qui par son arbitraire lui rappelle le sien propre. S’il en est ainsi, la violence est au cœur du politique et il semble exclu qu’il puisse se débarrasser, avec le temps, de ce péché originel. » (L’essence du politique, Sirey, 1965, p. 189). En ce sens, toute politique est confrontée à l’usage de la force de la part de ses adversaires qui considèrent que leur violence est juste et nécessaire, même si c’est au prix de sophismes introuvables. C’est le problème que rencontrent toutes les démocraties qui par nature sont spontanément tolérantes à l’égard des groupes violents révolutionnaires ou religieux. Mais ces violences qui sous-tendent des guerres idéologiques sont d’autant moins justifiées que la démocratie leur laisse le droit et les moyens de démontrer la valeur de leur politique et d’accéder légalement au pouvoir.
Les démocraties libérales ont donc toute légitimité pour user, dans le respect du droit et avec mesure et proportion, de la violence afin de se défendre de la violence de ceux qui échouent à démontrer l’intérêt de leurs idées dans le débat et dans les urnes. Elles y sont obligées pour éviter le retour de la barbarie et faire respecter la liberté individuelle, ce qui est leur premier devoir. Elles n’ont à avoir ni scrupules ni pusillanimité. Sauf bien sûr à être d’abord capable d’expliquer pourquoi les violences des casseurs sont injustes, une nation démocratique doit savoir soutenir ses gardiens de l’ordre et mettre les casseurs à la casse. A cet effet, il faut renforcer nos moyens légaux, humains et matériels contre la violence.
