Le statu quo dans le détroit de Taïwan peut-il se maintenir ? - De Laurent Amelot, Charles-Emmanuel Detry et Éric Vincent Grillon
En affirmant que la France et l'UE n'ont pas d'intérêt à s'impliquer dans ce conflit, Emmaanuel Macron affaiblit les relations avec nos alliés occidentaux et fait un cadeau à Pékin, analyse Laurent Amelot, co-auteur d'une note avec Charles-Emmanuel Detry et Eric Vincent Grillo, pour l'Institut Thomas More.
La visite de Nancy Pelosi, troisième personnage de l’État américain, à Taipei les 2 et 3 août 2022 a suscité de vives réactions : acte de provocation de la part des États-Unis qui, en apportant à nouveau leur soutien à l’« avant-garde de la démocratie dans le monde chinois », remettent une nouvelle fois en question le récit performatif du Parti communiste sur l’inaliénabilité d’une Chine unique, ou rappel, par le biais d’une manœuvre de para-diplomatie, du cadre et de la puissance du périmètre de la dissuasion américaine à l’heure où deux de leurs principaux rivaux, la Russie et la Chine communiste, les défient ouvertement en Europe comme dans l’Indopacifique ? Quel que soit l’angle d’interprétation adopté, Pékin n’a pas manqué de protester, de condamner et de menacer les États-Unis en opérant différentes manœuvres destinées à élever le coût de ce déplacement, sans toutefois que Nancy Pelosi n’y renonce. Face à cet échec, les autorités chinoises ont rapidement reporté leur mécontentement sur Taïwan au prix de menaces et de sanctions, structurées autour d’intenses activités militaires dans le détroit de Formose entre le 4 et 10 août 2022, dont les signes se sont prolongés a minima jusqu’à la fin du mois d’août 2022.
Si la publication par Pékin, le 10 août 2022, du troisième livre blanc sur Taïwan marque l’amorce d’une désescalade, ce document stratégique de nature très politique redessine les contours de l’action chinoise contre Taïwan dans le cadre d’une « mission historique » destinée « à réaliser l’unification complète de la Chine ». Le recours à la force, comme ultime option face aux velléités séditieuses de l’île rebelle, apparaît dès lors comme un acte de guerre idéologiquement juste, puisque l’objectif est légitime. Les préparatifs ouvertement opérationnels préalables à l’action deviennent, face à l’incertitude liée à la décision, un facteur de crise. Les évènements d’août 2022 s’inscrivent dans cette logique.
Manœuvre opérationnelle et enjeux stratégiques
La crise d’août 2022, qualifiée par certains analystes de « quatrième crise » dans le détroit de Formose depuis 1949, marque le refroidissement singulier d’une relation déjà fraiche entre Pékin et Washington, dont les rencontres entre officiels chinois et américains lors des sommets du G20 (15-16 novembre 2022, Bangkok) et de l’APEC (18-19 novembre 2022, Bali) ont à peine permis le réchauffement ; les entretiens entre Joe Biden et Xi Jinping, en marge du sommet de l’APEC, ayant simplement sauvé les apparences.
Cette montée en tension fut d’une courte durée, mais d’une intensité certaine. Tout l’inverse de la précédente, la troisième, qui se déroula de juillet 1995 à mars 1996. Elle traduit l’affirmation d’une Chine sûre d’elle-même, qui a tiré les leçons de la période 1995-1996 et dont l’appareil militaire s’est significativement renforcé au cours de ces près de vingt-cinq années, au point qu’elle considère comme acquise l’inversion des rapports de force en sa faveur dans le détroit de Formose et questionne la volonté finale de Washington à porter secours à Taipei face à une manœuvre d’ampleur, fondée sur la dissuasion par la masse. Le défi que représentent les capacités navales de l’Armée populaire de libération (APL) à la valeur opérationnelle incertaine peut paraître dès lors accessoire si les questions du nombre et du tonnage priment sur celles du politique et de l’expérience dans l’inconscient des dirigeants américains. C’est à ce niveau que réside les enjeux de cette crise dont la Chine communiste a imposé les termes et le rythme.
Un contexte particulier
Cette crise s’est déroulée dans un contexte bien particulier qui laissait peu de marge pour se transformer en conflit ouvert. Elle marque la volonté de Pékin d’utiliser le prétexte de cette visite de Nancy Pelosi pour tenter d’influer sur les échéances à venir. En effet, au-delà de la guerre en Ukraine, se profilait, en Chine, le XXe congrès du Parti communiste (du 16 au 22 octobre 2022). Xi Jinping y a été confirmé dans ses fonctions de Secrétaire général et consolidé dans ses positions. Ce congrès fut l’occasion de réaffirmer la puissance du Parti et sa détermination à régler à son profit la question de Taïwan, par la force si nécessaire. Aux États-Unis, les élections de mi-mandat (le 8 novembre 2022) n’ont pas vu les Démocrates concéder la défaite cinglante pronostiquée. Ils ont certes perdu la Chambre des Représentants, mais ont conservé leur majorité au Sénat. Ces résultats ne présument nullement de ceux des élections présidentielles de 2024. A Taïwan, les élections locales (le 26 novembre 2022), centrées, comme partout, sur des questions sociales et de politique intérieure, ont vu la défaite du Parti démocrate progressiste (DPP) et la démission de Tsai Ing-Wen de la direction dudit parti. Ce revers n’est pas sans rappeler l’épisode de 2018, mais il n’augure nullement d’un bouleversement à l’occasion des élections présidentielles prévues pour 2024. Malgré sa victoire aux élections locales en 2018, le Kuomintang (KMT) avait perdu lors du scrutin présidentiel de 2020.
Nuages sur les équilibres dans le détroit de Taïwan
Prendre Taïwan répond à un défi stratégique inédit pour Pékin dès lors qu’il s’agit d’opérer une manœuvre coordonnée en trois temps, qui consiste à franchir le détroit puis à prendre une ile à la géographie et à la population hostiles, tout en neutralisant les manœuvres opérationnelles des puissances soutenant Taipei et à retarder, sinon à empêcher, la capacité des États-Unis et de leurs alliés, à déployer des renforts sur le théâtre d’opérations.
Dès lors, si les enjeux autour de Taïwan sont bien identifiés, les enseignements de cette crise demandent un éclairage particulier. En effet, elle marque la volonté renouvelée de Pékin d’imposer un nouveau rapport de force en sa faveur dans le détroit, aux conséquences significatives pour les pays d’Asie de l’Est, ceux littoraux des mers de Chine, mais aussi pour les États-Unis et le reste du monde. A Washington, si le principe de séparation des pouvoirs a parfaitement fonctionné, au grand dam de Pékin, les réactions mesurées face à l’épreuve de force imposée par les Chinois a suscité de l’incertitude sur la crédibilité des États-Unis à vouloir véritablement défendre Taïwan, à l’heure où le cadre géopolitique de l’« ambigüité stratégique » fait débat. A Tokyo, les missiles balistiques chinois tirés dans sa zone économique exclusive et les exercices organisés à proximité de territoires contestés ont suscité de l’anxiété, provoquant une réflexion en profondeur sur la stratégie de défense nationale.
A Taipei, si la logique de dissuasion imposée par les États-Unis à travers son « ambiguïté stratégique » venait à échouer, alors la bataille se produirait fort probablement sur le territoire même de la République de Chine imposant à Taipei de revoir pour partie sa stratégie et sa posture de défense, au regard des leçons de la guerre en Ukraine.
Un statu quo dans le détroit de Taïwan menacé ?
Face à ces perspectives, et au-delà des scénarii de guerre, il convient de s’interroger sur la manière dont la Chine organise sa stratégie des moyens et sur les défis qu’elle doit relever. Par effet de miroir, il s’agira de questionner la manière dont Taïwan réorganise sa stratégie de défense et l’intègre dans celle de ses partenaires régionaux, qui se refusent jusqu’à présent à effectuer des exercices militaires conjoints avec ses forces armées. En filigrane, c’est la question du statu quo dans le détroit de Formose qui est posée et la capacité des États-Unis et du Japon, en association avec Taïwan, de le préserver, et la capacité de la Chine communiste à le remettre en cause…
Taïwan : «Les propos d'Emmanuel Macron montrent la nécessité de rebâtir la politique chinoise de la France»
Le 8 avril 2023, le commandement du théâtre Est de l'armée populaire de Libération (APL) déclenche un exercice interarmées de trois jours autour de l'île de Taïwan et à proximité de celle de Matsu. Cet exercice, dans la continuité des précédents, participe d'une démonstration de force d'un régime chinois sûr de lui et à la tête duquel se trouve un Xi Jinping qui apparaît viscéralement obsédé par Taïwan. Cette opération vise à consolider la remise en question du statu quo dans le détroit de Formose par une modification de l'équilibre des rapports de force dans ce passage maritime névralgique, que Pékin considère désormais comme sien en franchissant allègrement la ligne médiane, à imposer au reste du monde l'agenda politique chinois ainsi que son rythme stratégique et à placer la population taïwanaise sous une pression permanente tout en prenant soin d'agir sous le seuil de la conflictualité.
Toutefois, si cet exercice, qui fait écho à ceux d'août 2022 en opérant une manœuvre d'encerclement adossée à un exercice de lutte anti-sous-marine et en mobilisant pour la première fois un porte-avions, le Shandong, dans sa phase finale, apparaît d'ampleur modeste, il n'en continue pas moins de dessiner les contours de scénarios d'imposition et des stratégies d'action liées – la valeur opérationnelle des forces armées chinoises restant une inconnue alors que les contraintes liées aux caractéristiques géographiques de Taïwan sont, elles, parfaitement identifiées.

