Les ambitions inavouées. Ce que préparent les grandes puissances - De Thierry Gomart
Dans Les Ambitions inavouées (aux éditons Tallandier), Thomas Gomart, historien, livre le tableau passionnant et tout en nuances d’un nouvel ordre mondial à venir. Le directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) décrit les priorités stratégiques et les évolutions de neuf Etats qui pèsent sur le devenir du monde. Une pensée critique et forte sur la nécessité pour la France de mieux comprendre les ambitions des autres grandes puissances.
Que savons-nous des plans échafaudés par nos partenaires et adversaires ? La guerre en Ukraine nous a brutalement rappelé qu’une décision prise par un chef d’État a un impact sur le sort de millions de personnes.
Pour rompre avec une vision du monde souvent nombriliste, la France doit mieux comprendre les ambitions des autres grandes puissances. C’est l’objectif de cet essai inédit et stimulant.
Quelle importance accorder à la foi religieuse dans les stratégies conduites par la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, l’Iran d'Ali Khamenei et l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane (MBS) ? De quelle manière les orientations prises par l’Allemagne d'Olaf Scholz, la Russie de Vladimir Poutine et la Chine de Xi Jinping reconfigurent-elles l’Eurasie ? Le Royaume-Uni et les États-Unis se définissent désormais comme des « démocraties maritimes ». Qu’en est-il de l’Inde ?
Combinant temps long et ruptures récentes, Thomas Gomart nous invite à regarder « d’en haut » neuf grandes stratégies. Pour concevoir sa propre vision, Paris doit intégrer celle des pays avec lesquels elle entretient des relations cruciales tout en considérant le contexte global : réchauffement climatique, crise énergétique, conflits, innovations technologiques ou encore flux économiques et numériques. Au regard des transformations à l’oeuvre, il y a urgence pour la France à repenser sa stratégie pour les décennies à venir si elle veut encore compter dans le monde.
Thomas Gomart est historien et directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri) depuis 2015. Il est membre des comités de rédaction de Politique étrangère, de la Revue des deux mondes et d’Études dont il assure la chronique internationale.
"Russie, Chine, Allemagne, Etats-Unis, Royaume-Uni, Inde, Turquie, Arabie saoudite et Iran : pour la France, il est indispensable de comprendre les stratégies de ces neuf puissances. Chaque pays doit trouver son positionnement entre des enjeux géopolitiques classiques – compétition de puissance, ambitions impériales, lutte pour les ressources… – et des enjeux globaux – changement climatique, pandémies, numérisation des activités – éminemment complexes à gérer."
Géopolitique : pour en finir avec le nombrilisme stratégique de la France
Par Virginie Robert
Alors que toutes les cartes sont rebattues - alliances, approvisionnements énergétiques, sécurité alimentaire, méthodes de combat - il s'agit désormais de repenser nos priorités stratégiques dans la durée. Selon l'auteur, tout doit s'articuler au long terme autour de deux impératifs.
Le premier est d'élaborer une politique énergétique qui confirme la transition du fossile au durable ; le second est de protéger le climat d'une planète en danger. A l'avenir, professe-t-il, « c'est autour du noyau énergie/climat que les 'grandes stratégies' devraient se reconfigurer, se combiner ou se heurter ».
Sale temps pour les relations internationales ?
Pris au piège de la guerre en Ukraine, les élites politiques et militaires sont contraintes de remettre en question leurs certitudes. Pour ambitieux et probablement lucide que soit son propos, le directeur de l’IFRI en revient néanmoins à un postulat qui n’est pas de nature à nous rassurer : « Si la France entend être une puissance d’équilibres, elle doit commencer à assimiler la vision des pays avec lesquels elle entretient des relations. C’est loin d’être le cas. ». Encore faut-il s’entendre sur les facteurs constitutifs de cette puissance…
Ainsi, il est temps pour la France de rompre avec « son nombrilisme stratégique » et indispensable pour sa permanence de connaître « les ambitions cachées » des pays dont les activités délimitent en grande partie son champ d’action.
Dans cette brillante synthèse, l’historien offre de quoi combler toutes les lacunes ou rafraîchir toutes les mémoires en la matière, en explorant les stratégies de neuf grandes puissances qui touchent, d’une manière ou d’une autre, les intérêts français (Chine, Russie, États-Unis, Allemagne, Royaume-Uni, Iran, Turquie, Inde, Arabie saoudite).
Quelles sont les nouvelles alliances ? Comment le rapport de force sur le front ukrainien peut-il évoluer ? Est-ce le début de la fin pour la Russie ? Le mouvement de contestation iranien est-il capable de faire tomber le régime des mollahs ?
« Une logique défensive qui supposerait des alliés fiables sur le plan militaire, combinée à une logique offensive, impliquant une intense coopération sur les enjeux environnementaux, pourrait constituer une ambition française renouvelée. »
Terre (Russie, Chine, Allemagne), Air(Turquie, Arabie Saoudite, Iran), Mer (Etats-Unis, Royaume Uni, Inde)
Par Gérard Bayon
On apprécie dans ce livre la bibliographie impressionnante et l’index des noms propres bien utile pour les recherches en cours de lecture.
L’originalité d’étudier le point de vue de neuf puissances permet d’échapper à l’égocentrisme Français très présent dans notre classe politique, davantage tournée depuis trop longtemps vers le ressassement des débats du passé que vers les défis de l’avenir. Ce livre ayant été écrit fin 2022, il prend en compte les conséquences géopolitiques du conflit Russo/Ukrainien.
On note toutefois dans cette analyse, l’absence de références à l’Afrique, à l’Amérique du Sud notamment le Brésil et à l’Extrême Orient non chinois (Japon, Corée ou Indonésie, pays qui auront très certainement des rôles importants à jouer au cours des prochaines décennies.
T. Gomart décrit les ambitions stratégiques inavouées de neuf grandes puissances dont les politiques touchent directement les intérêts Français afin d’aider nos gouvernants à définir notre propre stratégie en espérant qu’elle prenne en compte, contrairement à nos vieilles habitudes prétentieuses, celles des autres.
Ces puissances sont regroupées en trois domaines :
- La terre (Russie, Chine, Allemagne), pays à dominance continentale,
- La mer (Etats-Unis, Royaume Uni, Inde), pays exerçant une forte emprise sur de vastes espaces maritimes. A noter pour l’Inde, un pays en devenir refusant les alliances contraignantes, la jeunesse de ses habitants, son immense poids démographique, sa religion dominante (Indouisme) et son régime politique en opposition avec l’Islam.
- Le ciel (Turquie, Arabie Saoudite, Iran), pays où la religion (trois visions différentes de l’islam) joue un rôle direct dans l’élaboration de leur politique étrangère.
L’épilogue de cet essai est intitulé « La France à l’heure des choix », il propose pour notre pays une « grande stratégie » à dominante verte (énergie/climat), établie sur une ou deux génération (horizon 2050), en voici quelques extraits.
S’ils peuvent être trompeurs, les parallèles historiques permettent des rappels utiles en période de trouble politique comme celle que nous connaissons depuis les élections de 2022 :
entre 1935 et 1940 «la faillite des élites précéda assurément la faillite de la France » Il est temps pour elle de rompre avec son nombrilisme stratégique, observé de longue date, plus marqué qu’ailleurs, qui s’avère très préjudiciable à la compréhension des chocs que nous allons subir. » page 284
« Or, le croisement des dynamiques stratégique, politique, énergétique et économique annonce des ajustements brutaux auxquels il faut se préparer. » page 287
« C’est bien la politique énergétique de la France qui devrait être le point de départ d’une véritable grande stratégie. » page 289
« Sur le plan économique beaucoup d’investisseurs considèrent que la France ne sera plus dans les dix premières économies mondiales à l’horizon 2030. » page 293
« En réalité, la priorité devrait être la préparation aux chocs que nous n’allons pas manquer de subir plutôt que la recherche hypothétique d’une position de surplomb. » page 294

