"On ne gouverne pas contre le peuple" - Par Henri Guaino

En bon gaulliste « canal historique », Henri Guaino rappelle qu’on ne peut gouverner sans le consentement du peuple. Même s’il est difficile à définir, même s’il n’a pas toujours raison, le peuple doit toujours avoir le dernier mot. L’ancien conseiller spécial du président Sarkozy ajoute qu’il n’y a pas pire gouvernant que celui qui fait passer son orgueil personnel avant l’intérêt du pays.


On ne gouverne pas contre le peuple. Ce n’est pas la première fois que l’on essaie. Cela ne marche jamais. Et ça peut même mal finir. Mais c’est tellement tentant. Le peuple, ce n’est pas accommodant, c’est imprévisible, c’est inconstant, ça ne fait pas toujours ce que l’on veut, tantôt ça veut aller à gauche, tantôt ça veut aller à droite, tantôt ça ne veut aller nulle part, ça veut se mêler de tout, c’est rempli de contradictions, ça s’emporte pour un rien, ça se cabre, ça rue dans les brancards et ça empêche de gouverner tranquillement, surtout un peuple comme le nôtre, comment dit-on déjà ? Ah oui, un peuple de Gaulois réfractaires. Comme si les autres peuples étaient tellement plus faciles à gouverner. Un regard sur leur histoire suffirait à se convaincre que ce n’est pas vraiment le cas. Encore faudrait-il que ceux qui nous gouvernent pensent que l’histoire peut leur apprendre quelque chose au moins sur la nature humaine et ce qu’elle nous réserve, qui ne change pas beaucoup à travers les âges, ni d’un pays à l’autre.

Le peuple n’a pas toujours raison, mais il a toujours le dernier mot

Bon, c’est vrai que, de nos jours, le peuple n’est pas très à la mode. Populaire, ce n’est pas très flatteur, ça a un petit parfum de laisser-aller et de vulgarité. Il fut un temps où être un parti populaire, c’était valorisant, comme quand Malraux déclarait avec fierté que le RPF du Général de Gaulle c’était le métro à six heures du soir. De nos jours, quand on entend ça, on se pince un peu le nez : un parti digne de gouverner, c’est un parti de notables. C’est pourquoi le Parti socialiste a fini par devenir ce qu’il est devenu et qu’on a liquidé le RPR pour faire l’UMP et ce qu’il en reste. Populiste, c’est encore plus mal vu que populaire. C’est carrément synonyme de démagogie. Pas digne de gouverner. D’un côté, il y a les instruits, les raisonnables, les responsables et, de l’autre, les incultes, les irresponsables. Il m’arrive pourtant de penser que les irresponsables sont dans les palais nationaux et que les plus responsables, les plus lucides sont dans la rue. Mais comme le peuple est là de toutes les façons, il faut bien faire avec. Ah, si au moins il ne votait pas, ce serait quand même mieux, on se répartirait les postes entre soi dans le cercle de la raison. Finalement, le suffrage censitaire, ce n’était pas si mal. On pourrait même ajouter un critère de diplôme. Évidemment, quand on voit comment certains surdiplômés pensent et agissent quand ils sont au pouvoir, on hésite quand même un peu à souhaiter cette République platonicienne gouvernée par les plus intelligents. Quand on voit comment ils comptent, ce qu’ils font avec des chiffres dont ils finissent par avouer qu’ils ne savent même pas d’où ils sortent, quand on constate le mal qu’ils ont à calculer à combien de retraités leur réforme donnera une pension minimum de 1 200 euros, on en arrive à la conclusion que, non, le critère des diplômes n’est pas une bonne idée. Et si encore, ils ne faisaient que des erreurs de calcul. Mais il y a aussi l’hubris, cet orgueil démesuré qui est le ressort des tragédies d’Eschyle et de Sophocle et qui fait commettre bien des erreurs de jugement aux conséquences beaucoup plus lourdes que celles des erreurs de calcul. Et la pire des erreurs de jugement, c’est de croire que l’on peut se passer du peuple pour gouverner, voire que l’on peut gouverner contre lui parce que l’on croit savoir mieux que lui ce qu’il faut faire. Il est vrai que le peuple n’a pas toujours raison. Mais voilà, qu’il ait tort ou raison, il a toujours le dernier mot.

"Il n’y a rien de pire pour la politique que d’en faire une question d’orgueil personnel"