Nicolas Baverez et Mathieu Bock-Côté: «Comment sauver la démocratie libérale?»
Dans Démocratie contre empires autoritaires Nicolas Baverez décrit le nouvel ordre géopolitique mondial post-guerre en Ukraine et constate que, face au retour des empires, la liberté politique est désormais en danger. Le sociologue Mathieu Bock-Côté partage ce constat mais déplore que les élites politiques européennes poursuivent un projet postnational peu respectueux de la souveraineté populaire.
Le Figaro. - Nicolas Baverez, votre livre Démocratie contre empires autoritaires - la liberté est un combat vient de paraître aux éditions de l’Observatoire. Vous partez du constat que le monde de la “mondialisation heureuse” est révolu. Quel est le nouveau monde qui nous attend?Nicolas Baverez.- L’année 2022, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, a été une année de bascule historique et de changement d’ère. Sur le plan stratégique, nous faisons face à une guerre de haute intensité en Ukraine, mais aussi à une guerre hybride menée contre l’Europe, qui est largement sous-estimée. Cette guerre hybride utilise le gaz, l’alimentation, les flux de migrants, la désinformation, le soutien apporté à un certain nombre de partis populistes comme autant d’armes.
De manière générale, la violence explose dans le monde, qui se reconfigure autour de blocs idéologiques, politiques, commerciaux, monétaires. Le changement d’ère est aussi économique. La mondialisation libérale a commencé à éclater en 2008 avant d’imploser définitivement. Nous assistons au retour des frontières économiques, du protectionnisme, de la sécurité ; les États prennent leur revanche et contrôlent à nouveau les marchés.
Il n’y a jamais eu de mondialisation heureuse. Nous n’avons pas vu que la mondialisation était un phénomène dialectique, avec des forces d’intégration et des forces de désintégration. Au début du XXIe siècle, nous n’avons voulu voir que les forces d’intégration, et avons refusé d’admettre que le nationalisme et les fanatismes religieux resurgissaient. De même, nous n’avons pas compris que la mondialisation provoquait une déstabilisation des classes moyennes, qui entraînait une crise majeure de la démocratie.
Aujourd’hui, les forces de fragmentation ont pris le dessus. Mais certains vecteurs d’intégration demeurent, que ce soit sur le plan de la technologie, de l’énergie, de l’alimentation. La crise de l’énergie, la crise alimentaire sont aussi des crises de l’interdépendance. L’Europe découvre qu’elle est dépendante de la Russie pour le gaz, de la Chine pour les biens essentiels, et des États-Unis pour la technologie, la sécurité et désormais pour l’approvisionnement en gaz.
De même, certains pays du Sud ont connu des situations dramatiques de quasi-famine avec la fin des exportations céréalières d’Ukraine, ou de brutale dégradation de leurs comptes extérieurs avec l’explosion du prix de l’énergie. Nous restons dans l’histoire universelle, même si elle est désormais dominée par la conflictualité.
Vers la fin de l’histoire?
Mathieu Bock-Côté, il y avait, en effet, un débat à la fin des années 80 entre Fukuyama, qui croyait à la fin de l’histoire, au triomphe de la démocratie libérale, et Huntington qui prédisait un retour des nations, des cultures, avec un risque potentiel d’affrontement. Est-ce Hungtington qui l’a emporté?Mathieu Bock-Côté. - L’idée d’une homogénéisation de l’humanité autour de la démocratie libérale, de l’économie de marché, du droit, engendrant un aplatissement généralisé des cultures et des civilisations, s’est présentée à plusieurs comme la seule philosophie de l’histoire imaginable après la chute de l’URSS. Mais je n’ai jamais cru à la fin de l’histoire. Cette idée ne correspond pas à la nature de l’homme, qui est un être passionnel, un être conflictuel, un être politique.
J’ajoute l’homme n’est un spectre insaisissable, flottant, spectral: c’est un être enraciné dans un monde, et quoi qu’on en pense, la tension entre le particulier et l’universel est insurmontable, et travaillera l’histoire jusqu’à la fin des temps. Je crois moins à l’interchangeabilité des populations qu’à la diversité des peuples. C’est ce qu’on pourrait appeler la faille anthropologique dans la philosophie de Fukuyama. Je dis cela en gardant à l’esprit que la thèse de Fukuyama était plus subtile que ce qu’on en a retenu.
