Prof frappée à Tourcoing : ces ennemis de la laïcité solidement installés au cœur de l'Éducation nationale - Par Jean-Pierre Obin
Le lundi 7 octobre, une élève du lycée Sévigné à Tourcoing a giflé sa professeure après que celle-ci lui a demandé de retirer son voile dans l’établissement. Le problème est loin de ne se poser qu’avec les élèves, il se pose aussi avec une partie des cadres et des enseignants des écoles et universités françaises.
Atlantico : Comment la gauche radicale et ses idées ont gagné de plus en plus de terrain au sein de l’Education nationale, dans les rangs des cadres ou même au sein du ministère ?
Jean-Pierre Obin : Il faut replacer cela dans un contexte historique de longue durée. Cette influence au sein de l’Education nationale est ancienne et on peut suivre son évolution au travers de la rivalité syndicale. Dans les années 1950-1960 les syndicats étaient beaucoup plus représentatifs qu’aujourd’hui. Une grande majorité de personnels était syndiquée à l’époque au sein de l’Education nationale, que ce soient les personnels administratifs, les cadres ou les enseignants. Au sein de la puissante FEN (Fédération de l’Education nationale) deux courants s’opposaient depuis 1947, début de la guerre froide. Un courant d’extrême gauche, proche de la CGT et du parti communiste, qui était minoritaire à l'époque, et un courant social-démocrate proche du Parti socialiste SFIO, majoritaire. Lorsqu’il y eut une inversion du rapport de force à l'intérieur de la FEN, le SNES, le syndicat des enseignants du secondaire, en fut expulsé. Deux fédérations rivales ont alors été créées : l'UNSA (social-démocrate) et la FSU (extrême gauche). Après la chute du mur de Berlin et l'affaiblissement du Parti communiste puis sa quasi disparition, la FSU - dorénavant majoritaire dans le corps enseignant - s’est retrouvée politiquement orpheline. L’émergence plus tard de La France insoumise a en partie comblé ce vide et contribué à un rapprochement idéologique avec certains syndicats de l’Education nationale.
Comme on le voit, il y a une longue tradition de proximité d’une partie des syndicats de l'Education nationale avec l'extrême gauche, le Parti communiste français puis LFI. Aujourd’hui cette tendance est majoritaire dans le syndicalisme enseignant. Mais il faut préciser qu’il n'est plus aussi représentatif que par le passé. Les syndiqués sont dorénavant très minoritaires. Il est donc plus difficile, à travers l’observation du seul rapport de force syndical, de connaître vers quelles idéologies penchent les enseignants et les autres cadres de l’Education nationale.
D'après les analyses électorales des derniers scrutins, le vote des enseignants est beaucoup plus diversifié que pourrait le laisser penser leur représentation syndicale. 20 à 25 % des enseignants semblent avoir voté pour le Rassemblement national. Beaucoup ont voté socialiste, en particulier aux européennes en faisant le choix de la liste Glucksmann. L’essentiel du reste se répartit entre les votes pour l’extrême gauche et les écologistes. Les préférences politiques sont de nos jours beaucoup plus diversifiées au sein du corps enseignant mais la minorité agissante, en particulier à travers l’expression syndicale, penche clairement à l'extrême gauche.
Comment est-ce que dans les rectorats, chez les inspecteurs d'académie ou au ministère la pression et l’idéologie de gauche radicale finit-elle par s’immiscer et dominer au sein de l'Education nationale et des rectorats et dans certains pans du ministère ?
Jean-Pierre Obin : Il faut replacer cela dans un contexte historique de longue durée. Cette influence au sein de l’Education nationale est ancienne et on peut suivre son évolution au travers de la rivalité syndicale. Dans les années 1950-1960 les syndicats étaient beaucoup plus représentatifs qu’aujourd’hui. Une grande majorité de personnels était syndiquée à l’époque au sein de l’Education nationale, que ce soient les personnels administratifs, les cadres ou les enseignants. Au sein de la puissante FEN (Fédération de l’Education nationale) deux courants s’opposaient depuis 1947, début de la guerre froide. Un courant d’extrême gauche, proche de la CGT et du parti communiste, qui était minoritaire à l'époque, et un courant social-démocrate proche du Parti socialiste SFIO, majoritaire. Lorsqu’il y eut une inversion du rapport de force à l'intérieur de la FEN, le SNES, le syndicat des enseignants du secondaire, en fut expulsé. Deux fédérations rivales ont alors été créées : l'UNSA (social-démocrate) et la FSU (extrême gauche). Après la chute du mur de Berlin et l'affaiblissement du Parti communiste puis sa quasi disparition, la FSU - dorénavant majoritaire dans le corps enseignant - s’est retrouvée politiquement orpheline. L’émergence plus tard de La France insoumise a en partie comblé ce vide et contribué à un rapprochement idéologique avec certains syndicats de l’Education nationale.
Comme on le voit, il y a une longue tradition de proximité d’une partie des syndicats de l'Education nationale avec l'extrême gauche, le Parti communiste français puis LFI. Aujourd’hui cette tendance est majoritaire dans le syndicalisme enseignant. Mais il faut préciser qu’il n'est plus aussi représentatif que par le passé. Les syndiqués sont dorénavant très minoritaires. Il est donc plus difficile, à travers l’observation du seul rapport de force syndical, de connaître vers quelles idéologies penchent les enseignants et les autres cadres de l’Education nationale.
D'après les analyses électorales des derniers scrutins, le vote des enseignants est beaucoup plus diversifié que pourrait le laisser penser leur représentation syndicale. 20 à 25 % des enseignants semblent avoir voté pour le Rassemblement national. Beaucoup ont voté socialiste, en particulier aux européennes en faisant le choix de la liste Glucksmann. L’essentiel du reste se répartit entre les votes pour l’extrême gauche et les écologistes. Les préférences politiques sont de nos jours beaucoup plus diversifiées au sein du corps enseignant mais la minorité agissante, en particulier à travers l’expression syndicale, penche clairement à l'extrême gauche.
Comment est-ce que dans les rectorats, chez les inspecteurs d'académie ou au ministère la pression et l’idéologie de gauche radicale finit-elle par s’immiscer et dominer au sein de l'Education nationale et des rectorats et dans certains pans du ministère ?
Jean-Pierre Obin : « Dominer » peut paraître excessif et manquer de nuances. Il y a beaucoup plus de diversité sur le plan idéologique. En revanche, il existe un héritage culturel prégnant et qui est clairement orienté à gauche. Les opinions qui sont exprimées ouvertement traditionnellement chez les cadres de l'Education nationale sont des opinions de gauche. Les idées de droite n'ont guère pignon sur rue dans les rectorats et dans les inspections d'académie. Les cadres eux-mêmes sont plutôt de gauche , mais je pense qu’il existe très peu de représentants de l’extrême gauche chez les recteurs ou les inspecteurs d'académie, s’il y en a.
Est-ce que les professeurs font également preuve d’un militantisme à l’extrême gauche ? Les enseignants sont-ils très marqués à gauche ?
Jean-Pierre Obin : Le cas le plus emblématique d’un fort militantisme d'extrême gauche concerne l'académie de Créteil, essentiellement pour des raisons de sociologie politique liés à cette académie. La « ceinture rouge » existe toujours en région parisienne comme le montrent les derniers résultats électoraux. Les enseignants et les cadres de l’Education nationale qui habitent et qui travaillent dans ces communes font clairement partie de ce contexte sociologique et politique.
En quoi cette idéologie de la gauche radicale, qui est diffusée et relayée à bas bruit au sein de l’Education nationale, se transforme-t-elle en ennemi de la laïcité et de son bon fonctionnement ?
Jean-Pierre Obin : Cette question passionnante mérite aussi une analyse assez précise. Prenons l’exemple du député ex-LFI Alexis Corbière, bien représentatif de ce milieu d'enseignants de l'académie de Créteil. Il se proclame être un fervent partisan d’une laïcité dite « ouverte ». Cette frange de la gauche, cette aile radicale, présente une conception de la laïcité qui est en fait complaisante vis-à-vis de l'expression sociale et scolaire des religions. Son argumentation repose fondamentalement sur une conception libérale et la promotion du principe de liberté : chacun doit être libre de s'habiller et de penser comme il veut, d’exprimer son opinion, y compris religieuse, dans la société et dans l’école. Disent-ils. Mais il existe une autre dimension, cachée, beaucoup plus politique et beaucoup plus cynique de cette orientation. Cela concerne l’objectif de captation du « vote musulman ». La stratégie LFIste s’inscrit dans une quête du vote des musulmans et donc dans la complaisance vis-à-vis de la pénétration des populations musulmanes par l'idéologie islamiste, y compris sur l’antisémitisme. Pour ce faire, l’extrême gauche, suivie hélas par le parti socialiste, commet systématiquement un amalgame entre islam et islamisme : si l’on dénonce l’idéologie islamiste c’est qu’on s’en prend aux musulmans et que l’on est « islamophobe ». Lorsque l’Education nationale et des enseignants tentent de s’opposer aux islamistes, à la pénétration de l’islamisme à l’école et cherchent à faire respecter la laïcité, ils sont accusés d’être des ennemis de l'islam, de discriminer les musulmans et d’être islamophobes. Le péché d'islamophobie est brandi sans arrêt par l’extrême gauche pour stigmatiser ceux qui veulent précisément faire la différence entre islam et islamisme, distinguer la religion de l'idéologie politique qui la manipule et l’instrumentalise pour parvenir au pouvoir ou parvenir à imposer son pouvoir à des populations. D’autres représentants de l’extrême gauche sont quant à eux des ennemis assumés de la laïcité. Les islamistes bien sûr mais aussi du côté du néo-féminisme, avec par exemple le Planning familial qui a décidé de supprimer le mot laïcité de ses statuts récemment.
Le lundi 7 octobre, une élève du lycée Sévigné à Tourcoing a giflé sa professeure après que celle-ci lui a demandé de retirer son voile dans l’établissement. L’enquête révèle que plusieurs professeurs du lycée l’ont soutenue au nom de « la lutte contre la discrimination ». Y a-t-il une emprise de l'entrisme islamiste au cœur de l'Education nationale ? Est-ce lié à une complaisance et à l’influence de la gauche radicale ? Ce phénomène prend-il de l'ampleur ?
Jean-Pierre Obin : L'entrisme islamiste existe. Cette réalité est maintenant bien documentée. J'en ai fait le substrat de mon dernier livre, “Les profs ont peur”, avec toute une série de statistiques sur la question et sur l'évolution de ces incidents qui sont liés à l'islamisme, y compris des menaces, des agressions physiques islamistes sur les professeurs. Cela est documenté. Il y a des chiffres et ils sont hélas en progression. Ces statistiques issues des enquêtes de l'IFOP menées sur la question sont en réalité bien plus parlants et proches de la réalité que les chiffres du ministère de l’Education nationale.
Ces incidents sont-ils favorisés par le gauchisme de certains enseignants ? Est-ce qu'il y a une forme d’islamo-gauchisme enseignant ? Localement sans doute. Je donne un exemple dans mon livre avec le cas d’un lycée de Pantin qui a défrayé la chronique il y a quelques années. Des professeurs d’extrême gauche avaient mené une bataille pour que les élèves puissent porter le voile en cours. Le rectorat de Créteil a réagi. Ces professeurs ont été écartés de l'établissement scolaire l'année suivante. L'ordre a été rétabli. Mais il y a de plus en plus d’exemples de professeurs complaisants vis-à-vis de l'islamisme. Mais dire que la diffusion d’un islam rigoriste et radical est favorisée par cette complaisance serait peut-être aller un peu loin. Le basculement d'une partie de la population musulmane et d’une partie des élèves musulmans vers l'islamisme n’est pas directement lié au gauchisme dont les orientations en matière de mœurs heurtent profondément le conservatisme moral de ces populations. Cela est plutôt endogène, lié à l’action militante de prédicateurs, d’influenceurs, en particulier du courant des Frères musulmans, qui travaillent la jeunesse dans ce sens dans les quartiers. La radicalisation de certains jeunes musulmans est liée en partie à l’autarcie dans l'habitat. Les enfants musulmans de la classe moyenne qui habitent en dehors des quartiers prioritaires sont nettement moins influençables et influencés par les idées islamistes. L’autre canal qui alimente ce phénomène est Internet à travers la propagande en provenance du Moyen-Orient. Et là tous les milieux peuvent être touchés : il y a eu des convertis parmi les djihadistes français.
Le gouvernement a tenté d'apporter une réponse. La ministre de l’Education nationale, Anne Genetet, a déclaré que s'attaquer à une enseignante revenait à s'attaquer à la République. Que pourrait faire le gouvernement ou le pouvoir politique face à ces ennemis de la laïcité qui, même s'ils ne sont pas encore dominants, infusent des idées ou des biais idéologiques au sein de l'Education nationale ? Le pouvoir politique n'a-t-il pas commis des erreurs en nommant des personnalités trop à gauche par le passé au poste de ministre de l’Education nationale comme Nicole Belloubet ou Pap Ndiaye ?
Jean-Pierre Obin : Le gouvernement n’a pas à chercher à s'opposer à l’influence de la gauche au sein de l’Education nationale, les enseignants votent bien comme ils le souhaitent. Le véritable enjeu pour l’institution en revanche concerne la faiblesse ou la démission de certains enseignants vis-à-vis de la laïcité.
Si les enseignants ont peur c’est aussi qu’il y a des incidents qui ne sont pas traités à cause de la tendance au « Pas de vagues » de la hiérarchie. Cela rend les enseignants méfiants vis-à-vis du signalement des incidents qu'ils ont subis en cours. Peu d'incidents sont signalés. Lorsque l'incident est très grave et public comme à Tourcoing, on attend de la hiérarchie qu'elle soit sans faille pour soutenir les professeurs. Ce qui est fait, là en l'occurrence, et qui n'a pas toujours été fait. Il est important aujourd'hui que la réaction du gouvernement, du rectorat, du chef d'établissement pour soutenir l'enseignante, soit exemplaire. Certains ministres n’auraient sans doute pas assumé ce type de réaction. Pap Ndiaye par exemple était totalement velléitaire vis-à-vis de la laïcité et de la lutte contre l'islamisme. Si ce temps est passé et qu’il y a un réel changement, tant mieux mais cela sera un vrai tournant.
Mais le plus important est la continuité des politiques publiques dans ce domaine. Il y a eu des coups d'accordéon et des revirements sans arrêt depuis 2017. Jean-Michel Blanquer avait été très clair sur la laïcité mais il n'a pas toujours su se faire obéir de ses cadres. Ensuite, il y a eu des coups de balancier, à gauche puis à droite. Le « en même temps » s’est révélé être un « alternativement ». Rien de pire.
Pour ce qui est de Tourcoing, le gouvernement doit être ferme, uni, clair. La double procédure disciplinaire et pénale à l'encontre de la jeune fille doit suivre son cours et être exemplaire. Parallèlement, tout un travail d'explication doit être mené vis-à-vis du corps enseignant. La fermeté gouvernementale est nécessaire, le soutien de la hiérarchie est nécessaire, mais ils ne sont pas suffisants pour arrêter la complaisance de certains professeurs vis-à-vis de l'islamisme. Un phénomène largement lié à la question de leur recrutement et de leur formation. Il faut recruter et former des enseignants qui soient convaincus que la laïcité est quelque chose d'absolument indispensable, de fondamental, non seulement pour la République, mais pour la nation française. Les chiffres sur la position des enseignants fraîchement recrutés après leur passage à l'université sont tout à fait inquiétants. Ainsi, un jeune enseignant sur trois déclare être favorable à ce que des enseignantes puissent enseigner avec un voile. Un sur deux ne voudrait pas être nommé dans un établissement portant le nom de Samuel Paty. Les enseignants eux-mêmes ne comprennent plus la laïcité. Il y aurait une réforme de la formation des enseignants à mener. Il faudrait en particulier la soustraire à la tutelle de l’université, comme l’a demandé cette année une commission du Sénat.
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