Le mur des métaux « critiques » - Par Gilles Pouzin

Pour atteindre les objectifs climatiques que se sont fixés les institutions internationales et bon nombre de gouvernements, il faudra multiplier dans les prochaines années la construction d’équipements nécessitant des quantités considérables de cuivre, de lithium, de nickel, de cobalt, de terres rares… En l’état actuel des choses, nous sommes incapables de les sortir de terre. On comprend mieux pourquoi Donald Trump a l'ambition de mettre la main sur les ressources de l'Ukraine et du Groenland. 


Article publié dans le numéro 23 du magazine Transitions & Energies.


Va-t-on manquer de métaux dits « critiques » pour la transition énergétique et à cause d’elle ? C’est une question récurrente dans la course contre le réchauffement climatique. Pour fabriquer les équipements requis par les objectifs de réduction des gaz à effets de serre, le monde aurait besoin de 3 milliards de tonnes de métaux entre 2024 et 2050, estime l’agence d’information Bloomberg New Energy Finance (NEF). Si l’on accélérait la transition, pour atteindre la neutralité carbone « net zéro » au milieu du siècle, il faudrait même 6 milliards de tonnes de métaux sur cette période, a calculé Bloomberg NEF.

« La chaîne d’approvisionnement pour les batteries, les éoliennes, les panneaux solaires, les moteurs électriques, les lignes à haute tension, la 5G, tout ce qui est nécessaire à une économie verte, commence par les métaux et les mines », prévenaient déjà les analystes du courtier Cantor Fitzgerald, il y a quatre ans, début 2021, dans une étude sur les « métaux verts » intitulée « Green Metals Macro ».

Compte tenu des besoins de la transition énergétique prévus pour limiter le réchauffement des températures mondiales à 2 °C d’ici à 2050 (le cap de +1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle étant dépassé en 2024), les métaux utilisés à cet horizon pourraient représenter 60 à 90 % des réserves connues en cuivre, 30 % des réserves de lithium, 60 % des réserves de nickel ou encore 80 % des réserves de cobalt, prévenait l’Institut français du pétrole énergies nouvelles (IFPEN), il y a trois ans.

Dans les trente prochaines années, nous devrons extraire autant de minerais de métaux que l’humanité en a extrait depuis 70 000 ans, résume notre confrère Guillaume Pitron dans son livre La Guerre des métaux rares, face cachée de la transition énergétique et numérique, best-seller vendu à plus de 100 000 exemplaires, réédité et actualisé dans une douzaine de langues.

Constat sans appel

« Il pourrait y avoir une pénurie s’il n’y a pas d’investissements suffisants dans l’exploration et le développement minier », alertait encore cet automne la société de conseil Ernst & Young (EY), en commentant son enquête annuelle sur les risques et les opportunités du secteur minier.

Pour la première fois en 2024, l’épuisement des réserves et des ressources figure parmi les 10 principaux risques évoqués par les 353 décideurs de sociétés minières de plus de 1 milliard de chiffre d’affaires, sondés par EY l’été dernier.

« Pour atteindre l’objectif net zéro nous aurons besoin d’au moins 41 millions de tonnes de cuivre par an d’ici 2050 », surenchérit EY, en commentaire de son étude annuelle sur les risques et opportunités du secteur minier.

C’est bien plus que la consommation actuelle de cuivre, estimée à 25,9 millions de tonnes (Mt) en 2023, dont 17 % provenant déjà du recyclage, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

L’an dernier, la consommation de cuivre destinée à la transition énergétique représentait 6,3 Mt, soit un petit quart (24,4 %) de la demande mondiale, tandis que les usages traditionnels (moitié pour la construction, moitié pour l’industrie) en accaparaient les trois quarts (19,5 Mt). Ces usages traditionnels plafonneraient, pour atteindre tout juste 20 Mt en 2040. Tandis que les besoins pour les équipements de transition énergétique seraient multipliés par 2,5, à 16,3 Mt en 2040, estime l’AIE, soit 45 % d’une demande mondiale atteignant 36,4 Mt.

2.100 milliards de dollars d’investissements d’ici 2050

Le constat est sans appel. En l’état actuel, les réserves et la production ne suffiraient pas. Pour satisfaire les besoins prévus en 2050, « il faudrait mettre en service 40 mines de la taille du site Quellaveco d’Anglo American au Pérou, produisant 300 000 tonnes par an. Mais nous ne voyons pas de forte croissance des dépenses d’exploration, ce qui accroît le risque d’épuisement des ressources », prévient EY.

À titre de comparaison, seuls 14 nouveaux gisements de cuivre significatifs ont été découverts au cours de la dernière décennie (2014-2023), contre 75 durant la décennie précédente (2004-2013). Et il ne s’agit que des découvertes, sans compter les coûts et les délais supplémentaires entre une découverte de gisement et l’inauguration d’une mine réellement opérationnelle.

En résumé, pour subvenir à la demande anticipée, il faudrait investir à toutes les étapes : exploration, extraction, production et raffinage. « L’industrie minière a besoin de 2 100 milliards de dollars de nouveaux investissements pour atteindre l’objectif zéro carbone d’ici 2050 », titrait récemment l’agence financière [...]