Une révolution trumpiste à la française est-elle possible ? - Par Jean-Eric Schoettl et Luc Gras
Entre panique et fascination : une révolution trumpiste à la française est-elle possible (et menée par qui…) ? Donald Trump exerce, sur les Français, une fascination particulière. Il a aussi tendance à en effrayer un nombre conséquent.
Atlantico : Donald Trump exerce, sur les Français, une fascination particulière. Il a aussi tendance à en effrayer un nombre conséquent. Qu'est-ce que cette ambivalence dit de la volonté des Français, en matière d'efficacité politique ? Pensez-vous qu'ils seraient prêts à consentir à des sacrifices en matière démocratique s'ils ont l'assurance d'un gain d'efficacité politique ?
Jean-Eric Schoettl : L’entrée en scène ébouriffante du trumpisme nouvelle manière nous laisse interdits. Cette rafale de décisions radicales et de propos décoiffants, à l’intérieur comme à l’extérieur des États-Unis, cette franchise de ton à notre égard (dont le discours de Vance à Munich est l’illustration emblématique), ne sont pas dans les bonnes manières européennes.
Ils suscitent (parfois chez les mêmes) trois types de réactions : interrogation sur le sérieux ou la faisabilité des annonces ; effroi face à la brutalité de mesures dont certaines peuvent déstabiliser grandement le Vieux continent (protectionnisme, désengagement de l’OTAN, unilatéralisme) ; fascination envieuse devant ce retour du politique qui voit un Exécutif démocratiquement élu réaffirmer la fierté d’être une nation, le retour du bon sens en matière sociétale, le refus des tyrannies minoritaires, la primauté de la volonté politique face aux pesanteurs bureaucratiques et juridiques.
Notre fascination est donc profondément ambivalente : elle est faite d’attirance et de répulsion.
Luc Gras : Il est certain que l’élection de Donald Trump est un fait important dans la vie politique internationale. En effet, sitôt élu, il a commencé à mettre en pratique ce qu’il avait annoncé. Il développe une politique fondée principalement sur les intérêts américains et s’appuie, pour ce faire, essentiellement sur les rapports de force. Ceux-ci lui permettent d’imposer sa vision des choses aussi bien à ses adversaires qu’à ses partenaires ou ex-partenaires. Tout cela suscite, en France, un certain effet waouh, il faut bien le reconnaître. Et pour cause ! Nombreux sont ceux qui se sont habitués à ce que les élus du pays ne changent les textes de loi qu’à la marge et de manière cosmétique. Ils voient en Donald Trump, à raison, un acteur politique beaucoup plus mobile et offensif. Il est indéniable qu’il tape du pied dans la fourmilière, tant sur le plan politique que sur le plan administratif ou même géopolitique.
Pour autant, une fois que l’on a dit cela, il faut en revenir à la réalité du monde : il y a désormais une constellation de régimes autoritaires qui se mettent d’accord pour tenter de remettre en cause l’Occident qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, domine globalement le monde. C’est à l’aune de ce contexte précis qu’il faut analyser le regard que les Français portent sur Donald Trump. Son activisme surprend en Hexagone. Les plus optimistes y constatent une action qui permet de changer les règles et les lignes. Les plus opposés à notre modèle y voient une remise en cause d’une sorte de système établi, de la technocratie européenne en place. Pour l’essentiel, il me semble que Donald Trump représente encore une inconnue, sinon une angoisse, comme le soulignait récemment Elabe, qui estimait à 62 % le taux de Français inquiets. Comment ne pas s’interroger, après tout, et se demander où cette politique débridée peut mener ? Du reste, il apparaît encore bien trop tôt pour en faire le bilan, mais on sait que les Français estiment aussi que, s’il a été élu, c’est parce qu’il a su capter les aspirations du peuple américain. Au final, il est bien deux mots avec lesquels on pourrait, semble-t-il, résumer cette période : surprise et interrogations.
La question du sacrifice démocratique au profit de l’efficacité politique est capitale, et vous mettez le doigt sur un sujet extrêmement préoccupant. La démocratie parlementaire, comme je le relate dans mon ouvrage La démocratie en péril, est en crise. Cela résulte d’une fracture entre les élus et les citoyens. La logique politique autonome oblige les acteurs politiques, sitôt élus, à se consacrer à un combat purement politicien. Ils n’ont plus ni le temps ni l’espace pour s’enquérir des attentes réelles des citoyens… Dès lors, ils ont encore moins l’occasion de mettre en place des réformes susceptibles d’aller dans le sens désiré par ces derniers. C’est pourquoi on aboutit, in fine, à des réformes cosmétiques, à un drôle de manège parlementaire et à des emballements médiatiques. Une fois que l’on a constaté ce fonctionnement, la fragilité de notre démocratie apparaît indéniable. Les électeurs en colère se réfugient dans des votes dits “de rupture”, aux extrêmes, et toute critique du système en place embrasse rapidement les griefs populaires. L’élection d’un Donald Trump contre le système de Washington s’inscrit évidemment dans cette perspective, au moins aux yeux des classes populaires et marginalisées de France, où elle est vécue comme un réel souffle d’espoir. Là où l’offre politique hexagonale se cantonne à un entre-soi, Donald Trump a su rallier à lui tous les antisystème. La démocratie, qui signifie normalement servir le bien commun, est désormais reléguée à une forte rancœur contre le système établi, la gouvernance en place… en d’autres termes, contre ce que le président américain appelle “l’État profond”.
Entre panique et fascination : une révolution trumpiste à la française est-elle possible (et menée par qui…) ? | Atlantico.fr
Entre panique et fascination : une révolution trumpiste à la française est-elle possible (et menée par qui…) ? | Atlantico.fr
