Pierre Lellouche : «Trump et Poutine se rapprochent, et l’Europe est effacée des grandes affaires du monde»

La conversation téléphonique entre le président américain et son homologue russe, le 12 février, marque un tournant de l’Histoire dont les Européens, aux abonnés absents, semblent les grands perdants, analyse l’ancien ministre Pierre Lellouche.


Pierre Lellouche a notamment publié Engrenages. La guerre d’Ukraine et le basculement du monde (Éditions Odile Jacob, 2024).

Trump avait promis de mettre fin à la guerre en Ukraine « en 24 heures ». Il l’aura fait en un mois, après une conversation téléphonique d’une heure et demie avec Poutine, le 12 février... aux conditions de ce dernier. La négociation se fera entre Américains et Russes uniquement ; la Russie obtient ses deux principaux objectifs de guerre : l’Ukraine ne rentrera jamais dans l’Otan, tandis que la Russie conservera les territoires conquis militairement en Crimée et dans le Donbass. Les relations économiques reprendront entre Américains et Russes avec la levée des sanctions, également prévue.

Les Européens (avec les Ukrainiens bien sûr) sont les grands perdants de ce tournant de l’Histoire. Entrés dans cette guerre sous le coup de l’émotion et de l’indignation, au demeurant légitimes, ils n’ont fait que suivre sans avoir défini la moindre stratégie, une administration Biden hésitante et finissante, elle-même incapable de définir ses propres buts de guerre, hormis d’éviter « une Troisième Guerre mondiale » (dixit Biden), tout en répétant que « rien en Ukraine ne serait décidé sans l’Ukraine »… Les mantras n’ont pas suffi. Oubliant la sentence fondamentale de Clausewitz : « le dessein politique est le but, la guerre le moyen ; un moyen sans but ne se conçoit pas », à aucun moment, les alliés de l’Otan n’ont été capables de définir le moindre but à leur guerre par procuration contre la Russie, en dehors du fumeux « aussi longtemps que nécessaire ».

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Tout au long de cette triste affaire, les Américains ont refusé l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan, tout en maintenant publiquement l’illusion que cette perspective restait ouverte, ce qui leur permettait d’exclure en même temps de se mettre d’accord avec la Russie sur un statut de neutralité de Kiev. « Ni-ni » donc : ni Otan, ni neutralité. Au final, après trois ans de guerre aussi dévastatrice qu’inutile, l’Ukraine n’entrera toujours pas dans l’Otan et les Européens, s’ils décidaient de s’engager militairement en Ukraine dans le cadre de « garanties de sécurité » après un cessez-le-feu, le feraient » hors article 5 », vient de dire le Secrétaire à la défense Pete Hegseth, c’est-à-dire à leurs risques et périls, sans couverture américaine… Autant dire que de telles garanties, quoi que l’on prétende ici ou là, ne verront pas le jour.

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