Anthony Klotz: «Dans le monde du travail, le rapport de force évolue au profit des salariés»
L’universitaire américain est l’inventeur de l’expression «la grande démission», qui a fait mouche, et a été le premier à appréhender ce phénomène qui déferlait sur les États-Unis. Alors qu’il concerne désormais aussi l’Europe, l’intellectuel analyse les mutations du marché du travail ainsi révélées.
LE FIGARO. - Au printemps 2021, vous avez prédit «la grande démission» qui se produirait aux États-Unis. Quels éléments vous ont permis de pronostiquer ce phénomène?
Anthony KLOTZ. - J’ai eu l’impression que les événements de 2020 allaient provoquer une augmentation du nombre de démissions pour quatre raisons principales. D’abord, un facteur économique devait conduire à ce pic de démissions à la sortie de la pandémie: 2020 a été une période de grande incertitude, de licenciements et de récession économique. Il y a donc eu un retard de démissions dans l’économie ; de nombreuses personnes qui, si 2020 avait été une année normale, auraient quitté leur emploi, ont attendu un relatif retour à la normale pour franchir le pas. Le deuxième élément à prendre en compte est l’épuisement professionnel des salariés. Ce problème était déjà connu mais il a pris une autre ampleur pendant la pandémie. Les travailleurs de première ligne étaient épuisés ; les parents qui essayaient d’éduquer leurs enfants tout en télétravaillant chez eux l’étaient aussi, de la même manière que les cadres intermédiaires et les dirigeants. Or on sait que l’un des seuls moyens de surmonter un burn-out, c’est de faire une pause.
La troisième raison, c’est que les gens ont réévalué leur vie en 2020, en particulier pendant les confinements. Quand on est confronté à des menaces pour sa santé, on se demande si on vit une vie heureuse, qui a du sens. Nos emplois jouent, bien entendu, un rôle important dans cette équation. Enfin, le dernier aspect qui explique la vague de démissions est la généralisation du télétravail. Le travail à distance a donné de l’autonomie aux individus ; une fois qu’on a accordé cette autonomie, il est très difficile de la retirer. C’est à l’aune de ces quatre éléments que je réfléchissais quand j’ai parlé de «grande démission» dans un entretien pour Businessweek qui a été publié en mai 2021. Un mois plus tard, le Bureau of Labor Statistics publiait ses données pour avril, indiquant que les États-Unis avaient enregistré 4 millions de démissions ce mois-là.
Anthony Klotz: «Dans le monde du travail, le rapport de force évolue au profit des salariés» (lefigaro.fr)
