La crise du gaz russe expliquée par la théorie des jeux (et par la propension allemande à la duplicité géopolitique…) - Par Sébastien Laye

L’Europe a annoncé vouloir mettre en place des réductions de la consommation pour faire face aux coupures de gaz potentielles de la Russie. En montrant à Vladimir Poutine que nous sommes déterminés à nous passer de son gaz, lui donnons-nous les arguments « rationnels » pour qu’il se montre ferme ? Vladimir Poutine peut-il être vu comme un acteur rationnel dans le cadre de la théorie des jeux ?


Atlantico : Olivier Blanchard a récemment estimé que « La Russie est un monopoleur de gaz confronté à une courbe de demande européenne très inélastique. La seule raison de ne pas fixer un prix presque infini (et de vendre epsilon) est de préserver la demande future. Mais la demande européenne future de gaz russe est probablement égale à zéro. Dans ce cas, il n'y a aucune raison de préserver l'avenir. » En d’autres termes, Poutine pourrait être vu comme un acteur rationnel dans un cadre de théorie des jeux. Partagez-vous cette analyse ?

Sébastien Laye :
Cette application de la théorie des jeux suppose une économie locale (européenne) fermée ou avec des accès à de nouvelles importations complexes. Dans ce cadre-là, la situation du gaz européen est celle de ce que les économistes appellent un équilibre de Nash: en réalité, aucun acteur ne peut modifier seul sa stratégie sans affaiblir sa position. Les russes ne sont pas dans la position de force que certains décrivent: effectivement ils peuvent arbitrer entre offre actuelle et future, et maximiser le prix actuel si le découplage économique avec la zone euro est définitif. Le seul intérêt est de tenir dans une guerre d'attrition, même si la question n'est pas aussi simple: générer de simples revenus gaziers ne suffit pas à tenir sur le front des équipements par exemple, si on n'a pas les chaînes de production ou les technologies (du fait des sanctions) pour remplacer les chars et les munitions perdues en Ukraine.Mais à court terme, on maximise les revenus financiers. Cette position rationnelle se heurte à deux écueils: la courbe de demande européenne est certes inélastique mais à un certain prix, surtout en cas de récession, sa forme présente un "kink": les revenus baissent. Surtout, des prix qui s'envolent vont inciter des acteurs à s'attaquer au monopole: LNG américains, swing supplier style Algérie ou Qatar.