La courbe synusïdale de la ligne rouge géopolitique - Par Hervé Ghannad
Ah, cette expression symbolique et morale : "il a franchi la ligne rouge", ce qui implique sanctions et répressions. Sur le plan international, franchir une ligne rouge amène un pays à être condamné et ce d'une manière graduelle, au départ, par des invectives via les médias, puis via l'ONU par une simple résolution, enfin, le dernier stade, par le Conseil de sécurité qui statue sur son sort.
La diplomatie de l'escalier se fait qu'en fonction de la gravité des faits, les marches sont soit montées à la vitesse d'un panda, soit quatre à quatre, tel un homme qui désire surprendre sa femme dans les bras de son amant.
Au regard des contradictions actuelles, il semblerait que la notion de "Fil rouge" soit à géométrie variable, comme le prouve les faits suivants :
Le Fil rouge de sang des Droits de l'homme
Le visage rouge de colère, la voix sèche qui claque dans un hémicycle attentif, la respiration saccadée, il crie sa douleur pour dénoncer, en vain, le génocide ethnique qui se déroule sous ses yeux, à quelques encablures de nos frontières. Il dénonce ce crime odieux, car il connait la souffrance des Camps concentrationnaires, lui dont les parents ont vécu durant la guerre 40-45 l'angoisse du combat contre les nazis, pour échapper à la Gestapo ou la Police française. Il connait dans sa chair le mot "Génocide", puisque son peuple a été décimé par un processus d'extermination à grande échelle, dans une dimension industrielle.
Je veux parler de Raphaël Glucksmann, fils du célèbre philosophe André Glucksmann , que j'admirais et détestais à la fois, car son engagement et son histoire personnelle m'impressionnaient mais je n'étais pas de son bord politique, malgré son humanisme à fleur de peau.
Le sujet de révolte de l'Héritier ? Les Ouighours, en Chine, qui sont victimes d'une répression sans nom, d'une épuration ethnique, parce que turcophone et musulmans. Malgré des centaines de milliers de victimes, des femmes violées puis assassinées, des enfants massacrés, le tout dans une indifférence générale, on commerce avec la Chine comme si de rien n'était. Pire on lui fait les yeux doux, à défaut de la craindre, comme le dernier évènement en date, l’acceptation de la fédération française de volley d’intégrer une équipe chinoise dans le championnat national...
Il en est de même pour le Qatar, financeur des Frères musulmans, construisant des stades pour la coupe du monde 2022, sur le dos des travailleurs surexploités et dont le nombre de morts s'élève à plus de 6500 depuis 2010 (Mondial de football 2022 : "Au Qatar, des milliers de travailleurs sont à la merci d'employeurs sans scrupules" (tv5monde.com)).
Et que dire de l'Arabie saoudite dont les femmes sont soumises à un devoir strict, dépendantes d'un gardien, et vêtues de noir quand elles sortent à l'extérieur. Et pourtant on commerce avec ce pays. Ah..pétrole, pétrole, quand tu nous tiens…
Bref, le fil rouge des droits de l'homme est teinté d'un rouge grenat, agressif, violacé, presque noirâtre, teinté de fer, qui résiste aux conditions extrêmes de l'enfermement.
Le droit à l'autodétermination pour les femmes : un fil rouge de colère et de batailles sans fin
Qui se souvient d'Emily Wilding Davison ? A vrai dire personne, avec ce nom à consonance anglo-saxonne. Une femme politique ? Non ! Une chercheuse qui trouva un microbe dangereux ? Que nenni ! Une aventurière aux multiples relations amoureuses faisant scandale dans la société puritaine britannique du 19 ème siècle ? Perdu !
C'est une suffragette qui se jeta sous un cheval en 1913 pour montrer sa détermination à obtenir le droit de vote des femmes lors du Derby d'Epsom ! Ah ! Ce droit de vote réclamée et obtenu difficilement, à la force de douleur et de sacrifices, tout comme le droit à l'avortement, contesté mais accordé au compte goutte, et parfois même supprimé dans des pays qui ce disent le chantre de la liberté !
Là encore, il existe deux poids deux mesures dans certaines assemblées internationales qui par exemple condamnent un pays mais qui, en même temps, contestent le droit des femmes à exister. C'est la poutre existentielle dans l'œil de l'ONU...
Un fil rouge dangereux nucléaire
Les déclarations toutes récentes du Président Macron, à propos de la négociation du nucléaire iranien, ne poussent pas à l'optimisme, loin de là, puisque ce dernier "déplorait que l'Iran refuse toujours de saisir l'opportunité qui lui est offerte de conclure un bon accord".
Dans cette phrase assez succincte, tout semble clair, franchir la ligne rouge revient à accepter le danger de s'exposer à une sanction majeure. Mais il faut noter que cette notion de ligne rouge est très différente suivant les parties :
La ligne rouge officielle occidentale
Pour le camp occidental, la règle est stricte, à savoir pas de nucléaire militaire qui représente un danger potentiel pour la région. En fonction des informations sur le franchissement des fameux 90 %, pour faire une bombe, la France et le Royaume Uni ainsi que l'Allemagne donneront leurs accords pour des frappes aériennes américano-israéliennes. S'ajoute la doctrine Begin qui donne un cadre militaire à ses ennemis arabo-musulmans : "pas de danger nucléaire, sinon on intervient comme on est intervenu en Irak et en Syrie!" Et le camp occidental doute de la sincérité des Iraniens qui semblent "jouer la montre pour obtenir le seuil fatidique », d'où la lenteur des négociations, qui traînent, qui traînent...
La ligne rouge iranienne
Pour le régime des Mollahs, la ligne rouge est l'interventionnisme étranger qui ne doit pas être franchi, dans un registre nationalisme de bon aloi, qui sous couvert de fierté civilisationnelle, permet de conserver les rênes d'un pouvoir vacillant, autoritaire, liberticide et antisioniste. Pour eux, un Etat nucléaire serait la clef de la sanctuarisation du pouvoir, empêchant toute intervention extérieure, peu importe les sanctions qui font littéralement crever un peuple au bord de l'asphyxie.
La ligne rouge américaine
Cette vision stricte ne doit pas faire occulter la préoccupation américaine des élections de mi-mandat qui risquent d'être catastrophiques pour le président Joe Biden , mettant en avant le camp républicain et donc repositionnant le grand retour de Donald Trump. Aussi, une réussite des négociations et un accord in extremis à Vienne redoreraient le blason de l'équipe actuelle.
Là encore la notion de ligne rouge est teintée de politique intérieure, ce qui démontre que les intérêts et les enjeux des Etats induisent un déplacement de la ligne rouge de quelques centimètres, oubliant ainsi la ligne originelle.
Conclusion : une ligne rouge colorée qui varie suivant les circonstances
A travers cette expression forte apparait la notion du Bien et du mal, donc du droit International, largement influencé par le droit anglo-saxon. Mais la vision confucéenne tout comme celle du monde musulmane à travers la Charia, ne sont pas les mêmes, ce qui induit un regard différencié suivant les évènements, et donc un jugement moral parfois opposé.
Dans les plus hautes instances internationales, ce n’est pas un choc de civilisation qui se déroule sous nos yeux, mais un choc de culture, où les rapports de force exacerbent les tensions juridiques de la domination.
