L'Europe des non choix - Par Jacques Garello

Les élections françaises concernent-elles, malgré tout, l’avenir de l’Europe ? Rien n’est moins sûr aujourd’hui puisque c’est autour de la démocratie française, de la fiscalité française, de la campagne française, de la famille française que s’est ouvert le « grand débat ». Mais, dans la mesure où l’Europe sera enfin évoquée, nul doute que l’affrontement sera entre souverainistes et européistes. Ce débat est tronqué, car la question fondamentale est toujours ouverte depuis 70 ans : quelle Europe ? Elle n’a jamais eu de réponse. Les choix décisifs n’ont jamais été réellement faits, notamment entre Europe espace et Europe puissance, de sorte que cohabitent plusieurs Europe, dont chacune a sa propre logique.

Construction européenne ou liberté des Européens ?

Ce choix commande la plupart des autres. S’agit-il de « construire » une Europe à partir d’un plan (implicite ou constitutionnel), ou de donner aux Européens la liberté aujourd’hui encore obérée par des frontières politiques artificielles ? Après l’apparition en 1951 des premières institutions européennes (comme la Communauté Européenne Charbon Acier) par accord entre six États se créait en 1960 l’Association Européenne de Libre Échange entre sept autres États. Mais en réalité deux courants s’opposaient dès la fin de la deuxième guerre mondiale, cette opposition domine la période 1947-1957 (du traité de Paris au traité de Rome).

Jean Monnet est souvent considéré comme « le » père de l’Europe. Pendant la deuxième guerre mondiale et installé à Londres il avait été investi par les Américains de la mission de coordonner les besoins en équipements militaires des Alliés – mission qu’il avait déjà assumée en 1914-18. Avant même le débarquement de 1944 il avait conçu un plan d’organisation de l’Europe libérée parce qu’il estimait que l’unité de l’Europe serait impossible si on abandonnait l’économie à la loi du marché : il fallait une administration centrale de la production au niveau continental. Cette approche est validée par la Conférence de Paris (1947) qui voit le lancement du plan Marshall de « reconstruction de l’Europe ».

Mais l’Europe a aussi trois pères : Conrad Adenauer, Alcide de Gasperi et Robert Schuman. Une rencontre à Rome en 1949 scelle une union très étroite : faire avant tout de l’Europe un havre de paix, réhabiliter l’Allemagne que certains voulaient punir (comme dans les années 1920), en éclairant ces objectifs des valeurs de la démocratie chrétienne. L’unification politique n’est pas la priorité, et encore moins une centralisation politique (leur préférence serait au fédéralisme). Les peuples d’Europe ont besoin de se retrouver et de « bâtir une tour ensemble » : qu’ils commencent par échanger et circuler. Ainsi le traité de Rome (1957) sera-t-il conçu avant tout comme la naissance d’un marché commun.

Les deux courants sont a priori inconciliables, puisque l’un participe d’une logique de politisation, l’autre d’une logique de libération. Cependant la réalité offre de nombreux exemples de rapprochement : Robert Schuman était devenu l’un des piliers du plan Marshall après le traité de Paris, et le traité de Rome ne tranche pas nettement entre marché commun et politiques communes.