Pouvoir d’achat et inflation · Comment (vraiment) sortir de la crise ? - Par Sébastien Laye (note de l'Institut Thomas More)
Phénomène essentiellement monétaire, l’inflation actuelle est mal comprise par nos gouvernants, mais aussi par les banquiers centraux et nombre d’économistes. De cette grave incompréhension, il en est découlé, en France en particulier, des mesures de soutien à la consommation qui entretiennent en réalité l’inflation, la budgétise en creusant dette et déficits publics de manière irresponsable et ont davantage une portée politique qu’économique. Ces mesures servent primordialement à montrer que l’État « fait quelque chose » et à asseoir encore plus son rôle sur la société et les citoyens plutôt que de chercher à les rendre plus libres et plus autonomes. A rebours de cette vision, nous proposons un traitement adéquat de la crise en formulant six recommandations pour redonner du pouvoir d’achat aux Français d’abord par le travail et pour sortir du « quoi qu’il en coûte » de la politique monétaire.
Depuis de nombreux mois, les enquêtes d’opinions, concordantes avec le ressenti de nos concitoyens, attestent de ce que le pouvoir d’achat est le principal sujet de préoccupation des Français. Longtemps ignorée, taraudante depuis 2018 et le soulèvement des Gilets Jaunes, la question est devenue une urgence sociale et politique avec l’envolée de l’inflation – et nous sommes de ceux qui considèrent que la France n’a pas encore tout vu et que la vraie inflation sera avec nous vers la fin de l’été.
Si les banquiers centraux ont longtemps nié la réalité de l’inflation, ils ont dû faire volte-face et rejeter le narratif rassurant d’une inflation « transitoire » due aux seuls goulets d’étranglement dans les chaînes de production après les confinements. Aux États-Unis, l’inflation atteint 9% en valeur annualisée, avec une augmentation des loyers de 19% en 2021. La moyenne européenne est à 8,6% (8,2% en Allemagne, 10% en Espagne, 12% en Grèce… jusqu’à 22% en Estonie). Avec un appareil statistique archaïque et perclus de défauts (sur l’immobilier et la technologie notamment), la France enregistre déjà une mesure inflationniste de 6,5% au mois de mai . Mais, décalée dans le cycle économique, elle pourrait connaître une inflation de 7 à 8% durant l’été et bientôt rattraper la moyenne européenne.
Déjà sur le terrain, l’envolée des prix de l’immobilier, les polémiques sur le prix de la baguette (les prix du blé ont triplé en douze mois), le carburant ou l’énergie montrent l’ampleur des problèmes : un panier de biens moyens de consommation enregistre une inflation nettement supérieure à l’indice synthétique de l’Insee. Les prix à la production ont augmenté de 20% en un an, sans que les entreprises puissent toutes répercuter ces hausses. Alors que les salaires aux États-Unis par exemple ont paru suivre l’inflation, au moins dans un premier temps, il n’en est rien en France où cette augmentation a du mal à franchir naturellement la barre des 5% : nous verrons dans la présente note que le traitement social et la budgétisation de l’inflation ont justement permis aux entreprises de ne pas augmenter les salaires – sauf dans les secteurs les plus tendus où l’on ne trouve plus de main d’œuvre (construction, hôtellerie, restauration, etc.). Chez les professionnels, il suffit de parler aux acteurs du bâtiment ou de la transformation industrielle pour comprendre que les coûts des entreprises s’envolent dangereusement.
Alors que le tout nouveau gouvernement s’apprête à présenter le 18 juillet prochain un projet de loi « relatif aux mesures d’urgence pour la protection du pouvoir d’achat » et que les oppositions parlementaires font assaut de propositions plus ou moins démagogiques et plus ou moins efficaces, il convient de ne pas se tromper sur la cause des maux qu’on prétend guérir. Les mesures déjà prises par l’exécutif et celles annoncées montrent que ce n’est pas le cas. Le choix du traitement social de l’inflation par une politique d’aides tous azimuts et l’indifférence dans laquelle sont tenues les causes monétaires de l’inflation en attestent.
Si nous n’avons aucun mérite à rappeler ici que nous alertions sur la montée de l’inflation et la crise du pouvoir d’achat depuis presqu’un an (la science économique a fort heureusement quelques lois qui permettaient de voir le problème venir bien en amont, elle a juste été une fois de plus négligée par le politique), nous avons voulu synthétiser nos réflexions en une note d’actualité plus concise. Après avoir rappelé la vraie nature, monétaire, de cette crise du pouvoir d’achat (I), nous passerons en revue les risques inhérents à la stratégie inopérante du gouvernement pour résoudre cette crise (II), avant de formuler six recommandations (III). Les réponses à la crise doivent être à la fois microéconomiques (redonner du pouvoir d’achat aux Français d’abord par le travail) et macroéconomiques (sortir du « quoi qu’il en coûte » de la politique monétaire).
Pouvoir d’achat et inflation · Comment (vraiment) sortir de la crise ? - Institut Thomas More (institut-thomas-more.org)
Sébastien Laye: «Les mesures d'aide à la consommation entretiennent l'inflation»
FIGAROVOX. - Vous consacrez une note à l'inflation et au pouvoir d'achat. Contrairement à nombre d'analyses, vous considérez que l'inflation actuelle a essentiellement des explications monétaires. Pourquoi ?
Sébastien LAYE. - À ce sujet, il faut d'abord revenir aux écoles de pensée économique elles-mêmes: qu'il s'agisse des néoclassiques ou des keynésiens, et surtout plus récemment des monétaristes, l'explication principale des poussées inflationnistes a toujours été liée aux marchés du crédit, de la monnaie, aux actions des banques centrales et des gouvernants. Cette grille d'analyse n'a jamais été prise en défaut. Pour sortir une économie d'une récession, on baisse les taux d'intérêt et on augmente la quantité de monnaie, afin de stimuler l'économie et de baisser le chômage. Après quelques années de croissance vertueuse, du fait d'une masse monétaire trop importante par rapport à la demande de biens et de services, l'inflation apparaît: les gouvernements retirent alors de la liquidité, augmentent les taux d'intérêt, idéalement contractent la masse monétaire pour juguler l'inflation.
Cette règle, illustrée par la courbe de Philips (qui postule un arbitrage entre la lutte contre l'inflation et celle contre le chômage), a été un peu trop oubliée ces dernières années. Face à la crise financière de 2008, puis celle du Covid de 2020, les banquiers centraux ont multiplié par sept la masse monétaire de par le monde. Si lors de la dernière décennie seule la sphère des actifs a connu la conséquence inflationniste de telles politiques, avec la réponse disproportionnée lors de la crise du Covid, c'est la sphère réelle des biens et services qui a pris le relais. Dès l'été 2020 nous alertions sur les conséquences d'une telle politique, surtout qu'à l'inverse de 2008 il n'y avait aucun problème économique sous jacent, tout juste un essoufflement du cycle de croissance exceptionnellement long: terrifiant pour les dirigeants, le Covid n'avait pas de portée économique car les confinements ont été de court terme. À l'inverse, on a voulu éradiquer le moustique avec un marteau, et l'inflation a été le principal dégât.

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