L’invasion de l’Ukraine concrétise la menace russe en Europe - Par Jean-Robert Raviot
En envahissant l’Ukraine, Moscou a concrétisé la menace russe qui planait sur l’Europe. Du fait de cette menace réelle, l’OTAN se retrouve ainsi relégitimé, donnant corps à l’émergence d’une nouvelle guerre froide. Entretien avec Jean-Robert Raviot, professeur à l’Université Paris Nanterre.
Jean-Robert Raviot est professeur à l’Université Paris Nanterre. Il est directeur du master Études russes et post-soviétiques et coordinateur de la filière bilingue Droit français – Droit russe. Propos recueillis par Étienne de Floirac.
Comment expliquez-vous cette soudaine attaque de l’Ukraine par la Russie depuis le 24 février ? Un élément déclencheur aurait-il provoqué cette décision ?
Cette invasion russe de l’Ukraine m’a sidéré, comme elle a sidéré beaucoup d’observateurs. Je pensais que la pression militaire russe à la frontière ukrainienne allait se poursuivre dans une sorte de guerre des nerfs. L’objectif affiché par Vladimir Poutine était un objectif de long terme : obtenir une Ukraine neutre, puis ouvrir une grande négociation avec les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN pour obtenir une révision complète de l’architecture de sécurité du continent européen plus favorable à la Russie que celle qui a résulté de la fin de la guerre froide. Je pensais donc que la Russie allait faire monter la pression militaire tant qu’elle n’aurait pas obtenu au moins un résultat positif pour elle : a minima l’application des accords de Minsk-II par Kiev[1], voire la fédéralisation de l’Ukraine, voire, en plus, la proclamation, par cette dernière, de sa neutralité et l’abandon de tout projet d’adhésion à l’OTAN. C’était une erreur. L’intensification de la pression signifiait que l’invasion russe de l’Ukraine était déjà passée du stade du scénario à celui de projet. Il semble plausible de considérer que ce soit le rejet par les États-Unis d’engager des négociations avec Moscou sur la base des deux projets de traité présentés par la Russie le 17 décembre 2021[2] qui ait accéléré la mise au point de l’opération lancée le 24 février.
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Peut-on parler d’invasion ou cette notion est-elle mal adaptée à la situation ?
Ne jouons pas sur les mots : il s’agit d’une invasion. De même que le rattachement de la Crimée à la Russie en 2014 a été précédé d’une annexion ! Je dirais même plus : la Russie envahit militairement l’Ukraine, mais elle envahit aussi les esprits de chaque foyer européen par la télévision. Cette invasion concrétise une menace russe qui n’était jusqu’ici, pour les Européens de l’Ouest, qu’un récit, du virtuel, quelque chose d’assez abstrait et lointain. Par cette invasion, la Russie fait renaître la peur de la guerre chez soi, des bombardements et de l’exode, voire l’angoisse de la bombe atomique. Par cette invasion, Poutine place la Russie en dehors d’un dogme fondamental qui soude l’Europe depuis 1945 : « L’Europe, c’est la paix ». Pas de guerre territoriale entre peuples européens. En d’autres termes, Poutine a fait sortir la Russie de la « civilisation européenne ».
La Serbie de Milosevic, accusée de fomenter un génocide contre les Albanais du Kosovo, avait déjà été désignée comme étant « sortie de la civilisation » en 1999. L’OTAN avait mené sur ce motif des bombardements ciblés, une guerre dite préventive, « à but humanitaire ». Mais la Russie de Poutine n’est pas du même calibre, elle est une puissance nucléaire et, contrairement à la Serbie, elle est dans une posture offensive. Pour les Occidentaux, la contre-offensive ne peut donc qu’être oblique : sanctions économiques et financières, mise au ban de la « communauté internationale » dans tous les domaines. Elle pourrait déboucher aussi sur un soutien à une résistance armée qui se formerait dans une Ukraine bientôt occupée, totalement ou partiellement.
Vladimir Poutine, coupable, mais pas responsable ?
Pour un réaliste, la notion de culpabilité ne fait pas partie du vocabulaire de l’analyse politique et géopolitique. Poutine est-il responsable ? Évidemment. Qui envahit qui ? Là encore, ne jouons pas sur les mots. Ce qui est plus intéressant, c’est d’examiner les causes qui ont conduit Poutine à planifier, puis à décider de la mise en œuvre d’une opération d’une telle ampleur. Il faut donc se risquer à analyser les intentions à travers la trame du discours officiel, en essayant d’entrevoir l’univers mental qui a façonné cette décision. Pour moi, deux registres de discours permettent de dessiner deux chaînes de causalité, étroitement liées l’une à l’autre, qui ont conduit à cette décision.