Marc Rameaux : La conjuration des imbéciles
La crise maintenant très grave se déroulant en Ukraine n’est pas seulement le révélateur de tensions géopolitiques qui couvent depuis des décennies. Elle est aussi la consécration d’une imbécilité maintenant triomphante qui rend impossible aussi bien la confrontation des idées que l’analyse sérieuse. Je veux parler de la « disneylandisation » des conflits, qu’ils soient politiques, géopolitiques ou économiques, consistant à identifier un camp du bien et un camp du mal préalablement à toute discussion, puis à asséner de pseudo-arguments manichéens en guise de confrontation d’idées.
L’imbécilité a pris deux formes dans la crise ukrainienne, en apparence diamétralement opposées et ennemies mortelles, en réalité se ressemblant fortement dans l’argumentation et dans les méthodes, simplement avec des couleurs et des drapeaux inversés. Comme au jeu d’échecs, ces deux camps affichent des couleurs opposées, mais leurs pions, leurs pièces et leurs règles de déplacement sont exactement les mêmes.
Portrait des deux imbéciles
Le premier imbécile se veut défenseur du monde libre, voit dans l’OTAN, les USA et l’UE la source de la vérité et du bien. Il présente le camp occidental comme une sorte de chevalier blanc défenseur de la liberté et de la démocratie, environné d’ennemis fourbes et cruels, qu’il faut régulièrement rappeler à l’ordre, éventuellement rééduquer voire envahir au mépris de toutes les règles du droit international. Afin de se donner bonne conscience et ne pas paraître trop caricatural, il s’environnera de partenaires provenant de pays non occidentaux, à condition que ceux-ci lui fassent allégeance et se rangent avec obéissance à tous ses avis. Il porte des jugements moraux avant tout commencement d’analyse des causes antécédentes. La posture est son attitude principale, écharpe au vent, chemise ouverte ou cheveux en bataille, afin d’ajouter un zeste de romantisme prouvant au monde entier qu’il est un chevalier de la liberté.
Le second imbécile voit dans l’OTAN, les USA et l’UE le mal absolu, responsable de tous les maux et toutes les manipulations dans ce monde. On « ne la lui fait pas » : il remettra en question de façon systématique toute information officielle, ce qui est aussi stupide que de l’approuver sans discussion et sans regard critique. Il se voit aussi en chevalier de la liberté et du bien, sous une forme non moins romantique que celle du premier imbécile : il accaparera l’image de la résistance et de la lutte des petits contre les gros, des opprimés et damnés de la terre contre les exploiteurs. Il regorge de canaux d’informations secrètes validées dans un petit cénacle dont il ne sort jamais et qu’il croit dur comme fer, à partir du moment où l’argumentation ne le surprend jamais c’est-à-dire valide la conclusion dont il a déjà décidé au départ. Au bout de quelques minutes de « discussion » avec lui, le « complot juif mondial » ne tarde pas à apparaître comme le suprême maître et tireur de ficelles de l’ensemble des forces du mal, avec une régularité et une prévisibilité aussi implacable que le premier imbécile portera la faute sur les « populistes », « souverainistes » et autres agents de ses propres forces du mal. Nous le verrons, la parole des deux imbéciles est entièrement prévisible précisément parce qu’elle n’est pas une parole, c’est-à-dire la traduction d’une pensée, mais un réflexe pavlovien.
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