Ukraine : « Poutine ne sera plus respecté et beaucoup moins craint » - Par Renaud Girard

Comment analyser un conflit dans « le brouillard de la guerre » ? La fin de la guerre froide explique-t-elle la guerre en Ukraine ? Quelles seront les conséquences de l’invasion russe pour la France et l’Europe ? Éléments de réponse avec Renaud Girard, reporter de guerre et chroniqueur international au Figaro.


Renaud Girard est normalien, énarque et grand reporter international au Figaro depuis 1984. Pour son journal, il a couvert la quasi-totalité des conflits et des grandes crises politiques de la planète. Tous les mardis, il écrit la chronique internationale du Figaro. Il est également professeur de stratégie internationale à Sciences Po Paris. Principal partisan en France du retour au réalisme en politique étrangère, il publie en 2017 un essai « Quelle diplomatie pour la France ? Prendre les réalité telles qu’elles sont » (édition du Cerf).

Avec votre expérience de reporter de guerre et d’analyste géopolitique, comment faites-vous pour analyser le conflit ukrainien sachant les émotions qu’il soulève ? À quelles sources peut-on se fier ?

Le problème que nous avons pour comprendre ce conflit est que les informations qui nous parviennent sont très parcellaires. On voit parfois un hélicoptère se faire descendre par un missile, mais on n’a pas vraiment de connaissance intime du fonctionnement actuel de l’armée russe ou de la défense ukrainienne. Car très concrètement on n’a pas d’embedded ni dans l’armée russe ni dans l’armée ukrainienne. Finalement les journalistes qui sont à Kiev ou ailleurs en Ukraine ne voient pas grand-chose : ils rendent compte des rumeurs, ils interrogent un réserviste, ils photographient des bavures sur un HLM, ils interviewent des réfugiés ou des responsables ukrainiens, mais ils ne voient pas la guerre comme Vassili Grossman la voyait à Stalingrad avec l’Armée rouge.

J’ai couvert de bout en bout la guerre d’Israël contre le Hezbollah en 2006. J’étais alors le seul journaliste non juif à avoir été admis dans Tsahal avec une unité de Golani. Je n’ai vraiment compris cette guerre, d’ailleurs très mal menée, qu’en étant embedded c’est-à-dire sur le terrain. On ne comprend pas encore très bien la guerre en Ukraine, car il n’y a pas réellement de front. Les tirs sont encore assez lointains puisqu’il s’agit surtout de tirs de canons d’artillerie contre des immeubles ou de tirs de missiles que ce soient les missiles Javelin ou Stinger. C’est ce qu’on appelle le « brouillard de la guerre », on n’y comprend rien. Mais la vidéo où on voit les chars russes fuir au lieu de se battre après qu’un des leurs eut été touché par un missile Javelin montre qu’on peut être inquiet pour le niveau de professionnalisme de l’armée russe. Elle semble très mal commandée et peu motivée.

J’ai également couvert la guerre du Kosovo. Ce n’est qu’à la fin de la guerre qu’on a compris que les Serbes avaient réussi à leurrer les alliés de l’OTAN. On s’est alors rendu compte que tous leurs blindés étaient restés intacts alors que l’OTAN s’était vantée d’en avoir détruit 500 avec son aviation. En réalité, ils en avaient perdu seulement 12. Il faut dire que les forces armées de l’OTAN bombardaient l’armée serbe à 5 000 mètres d’altitude et ne voyaient donc strictement rien sur le sol. Évidemment les Serbes en ont profité pour positionner des leurres c’est-à-dire des faux canons, des faux chars, etc. C’est seulement à la fin qu’on a su que l’armée serbe s’en était tirée la chemise sèche après trois mois de frappes de l’OTAN. Aujourd’hui dans cette guerre en Ukraine, tant qu’il n’y aura pas d’embedded, on ne saura pas grand-chose.