Dominique Reynié: «Choisir entre l’État-providence et l’ouverture des frontières»
Le système d’intégration français est défaillant depuis longtemps, estime le directeur général de la Fondapol.
LE FIGARO.- Vous avez intitulé votre note sur la politique migratoire du Danemark «Une fermeture consensuelle». En quoi consiste ce «consensus»?
Dominique REYNIÉ.-D’abord, la raison de cette politique est on ne peut plus consensuelle. Les Danois ont entrepris de maîtriser l’immigration afin d’assurer la pérennité de leur État-providence, en préservant les ressources économiques et les valeurs sur lesquelles il repose. Ils ont décidé une réduction drastique des flux migratoires, un programme obligatoire et exigeant d’intégration des migrants, un accès à la nationalité devenu impossible sans une réelle motivation et le recours aux services d’un pays tiers extra-européen pour le traitement des demandes de visas.
En effet, le Danemark a mis en place l’externalisation de la gestion de l’asile à un pays tiers, idée reprise au Royaume-Uni à travers le projet Rwanda. Cette solution pourrait-elle être aussi reprise par la France?
C’est une option sérieuse, d’autant plus que les solutions ne sont pas nombreuses. Le débat sur l’externalisation a pris de l’ampleur depuis la crise des réfugiés de 2015. Les sociaux-démocrates danois ont fait adopter une loi d’externalisation le 3 juin 2021. Au Royaume-Uni, cette solution vient d’être validée (19 décembre 2022), par la Haute Cour de justice, à la grande satisfaction du gouvernement de Rishi Sunak, très en pointe sur ce sujet. Je relève que les juges britanniques n’ont pas estimé qu’il y avait violation des engagements du Human Rights Act de 1998, lequel incorporait dans le droit britannique la convention européenne des droits de l’homme. En 2016, l’Europe a passé un accord avec la Turquie qui, s’il n’est pas comparable à la loi danoise, relève bien d’une stratégie d’externalisation. Il en va de même de l’accord bilatéral entre l’Italie et la Libye.
Quelles sont les grandes différences entre la politique d’intégration danoise et celle menée en France?
Notre système d’intégration fonctionne mal depuis longtemps et malgré le travail remarquable des associations et des bénévoles. Les formations linguistiques et d’instruction civique restent légères et la vérification des acquis est fondée sur la présence plus que sur la réussite de tests. Les progrès qui ont été faits, notamment à la suite du rapport Karoutchi de 2017, et les mesures décidées par le gouvernement d’Édouard Philippe, ne nous mettent pas au niveau des politiques danoise ou allemande. Au Danemark, il existe un parcours de formation très exigeant, donnant lieu au contrôle précis des connaissances requises, pour la maîtrise de la langue, pour l’appropriation des valeurs culturelles et les compétences professionnelles. On exige également la capacité de subvenir à ses besoins, c’est-à-dire de ne pas dépendre des systèmes sociaux. Mais l’efficacité de la politique danoise d’intégration doit beaucoup en amont au choix de régler l’immigration sur les besoins économiques danois, ce qui favorise évidemment l’intégration de ceux qui sont acceptés. En France, cette logique d’immigration économique, qui était la nôtre initialement, a été abandonnée, de fait, au profit d’une immigration de regroupement familial, qui est sévèrement restreinte au Danemark. Il faut aussi ajouter le rôle de la politique pénale danoise dans ce parcours d’intégration, le système ingénieux de lutte contre la ghettoïsation ou encore la très forte implication des communes dans la formation et le suivi des immigrés, dans le cadre d’un contrat avec l’État, des entreprises…
Le Danemark appartient à l’Union européenne et à l’espace Schengen. Est-ce à dire que l’on peut très bien agir dans le cadre des institutions européennes?
Comment ne pas répondre oui, puisque les Danois l’ont fait? Mais cela suppose certaines circonstances. Lors du vote sur le traité de Maastricht, les Danois ont d’abord rejeté le texte, par référendum. C’est alors que leur gouvernement a obtenu un statut dérogatoire. Ils ont ensuite organisé un second référendum, les Danois adoptant finalement le traité de Maastricht. En dehors d’un contexte de ce type, je comprends que l’on soit sceptique ou que l’on dise que l’opération est techniquement difficile. Mais, le défi migratoire est un enjeu majeur, existentiel, et on voit pourtant que l’Union européenne ne montre pas la même motivation que dans la lutte contre le réchauffement climatique. L’évolution des problèmes migratoires va amener les États membres à reprendre la main, sous la pression des électeurs. Ce qui est réputé difficile techniquement est pourtant absolument nécessaire politiquement. Les États doivent en faire rapidement un grand chantier commun. Pense-t-on qu’ils ne le feront pas? L’européen que je suis n’envisage pas la survie de l’Europe sans une réponse au défi migratoire correspondant peu ou prou à l’esprit de la politique danoise.
Dominique Reynié: «Choisir entre l’État-providence et l’ouverture des frontières» - Fondapol
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