Mathieu Bock-Côté: «Intelligence artificielle et falsification du monde»

En se présentant comme la seule forme de connaissance sociale à grande échelle autorisée, l’intelligence artificielle favorisera la diffusion d’une idéologie qui réécrit le réel.


Il y a deux semaines à peine, une voix qui semblait venue d’outre-tombe a remué les médias sociaux, suscitant chez les uns de l’enthousiasme, chez les autres de l’effroi. Cette voix, familière, était celle du général de Gaulle lors de l’appel du 18 juin 1940. À ce détail près, nous le savons, qu’il n’existe aucun enregistrement audio ou vidéo de l’appel en question, et que la voix entendue était en fait le fruit de l’intelligence artificielle. Comment, dès lors, qualifier cette reconstitution qui n’en est pas une? Relève-t-elle du vrai ou du faux, de la vérité ou du mensonge? Ne révèle-t-elle pas surtout la confusion croissante entre le vrai et le faux, de leur caractère de plus en plus indiscernable, comme si nos repères épistémologiques et ontologiques éclataient devant nous en temps réel?


C’est le dédoublement du monde qui caractérise le totalitarisme. À la réalité se substitue un double contrefait, fonctionnant selon les codes de l’idéologie.