Sur l’islam - De Rémi Brague

Dans un essai qui fera date, Sur l’islam (Gallimard), Rémi Brague tente de répondre à la question « Qu’est-ce que l’islam ? ». La religion de Mahomet diffère radicalement des deux religions bibliques, affirme-t-il, se fondant sur trente ans d’études approfondies des textes.  


L’islam suscite des controverses sans fin et prête à bien des confusions. Mais qu’est-ce que l’islam ? Une manière d’être face à Dieu ? Une religion avec ses dogmes et ses normes ? Une civilisation ? Des personnes et des peuples ? Au fond de cette réalité plurielle se pose encore la question des fins : que veut obtenir l’islam et par quels moyens, violents ou pacifi ques, cherche-t-il à y parvenir ?

Rémi Brague retrouve ces questions fondamentales pour explorer la vision islamique de Dieu et du monde. Il interroge l’usage de la raison, le rapport à la loi, la subordination intégrale qu’elle requiert, l’attitude envers l’autre, la légitimation et l’emploi effectif de la force. Cet ouvrage redessine à frais nouveaux le tableau de la civilisation islamique et ses apports à la culture européenne. Mais il réfute, en scrutant faits et textes, les constructions légendaires qui y voient la source vive de toutes les avancées, Renaissance et Lumières, dont se flatte l’Occident.
L’islam, écrit l’auteur, n’est pas une religion au sens où nous l’entendons. C’est avant tout une loi qui conçoit la croyance comme une évidence innée qu’on ne saurait refuser sans mauvaise foi. Un monde où le non-croyant n’a pas sa place. Par où il se distingue radicalement des religions bibliques.

Rémi Brague est membre de l’Institut de France, normalien, agrégé de philosophie et professeur émérite de philosophie à l’université Panthéon-Sorbonne. Il est membre du Conseil d’orientation de l’Institut Thomas More.




Rémi Brague: «L’islamisme est bel et bien “un islam”»


Non seulement la loi islamique ne distingue pas le religieux du politique, affirme le philosophe, mais surtout elle entend régler la vie humaine dans toutes ses dimensions par un ensemble de normes précises dictées directement par Dieu dans le Coran.

LE FIGARO. - La plupart du temps, le débat contemporain sur l’islam distingue islam et islamisme, comme si beaucoup d’observateurs ou de chercheurs s’interdisaient de procéder à l’examen critique des textes. Votre livre, au contraire, scrute les textes et refuse d’établir une frontière entre islam et islamisme. Pourquoi ce choix?

Rémi BRAGUE. -
«Islamisme» était au XIXe siècle une façon anodine de désigner ce que nous appelons maintenant «islam». C’était un «-isme» de plus à côté du judaïsme, du christianisme, et même de l’hindouisme, mot qui n’a aucun sens pour un hindou. «Islam» est un meilleur mot, parce que c’est celui que les musulmans utilisent, à la différence, par exemple, de «mahométisme», qui est choquant pour eux. Pour moi, ce que nous appelons maintenant «islamisme» n’est pas «l’islam», tout l’islam. Le français a la chance d’avoir deux articles, défini et indéfini. Je dis donc, en revanche, que l’islamisme est bel et bien «un islam». Et un islam que je n’ai aucune raison de rejeter au-dehors. Qui serais-je, d’ailleurs, pour me permettre de l’exclure? Ses partisans se considèrent eux-mêmes comme de bons musulmans, voire comme de meilleurs musulmans que les autres, qu’ils accusent d’une tiédeur capitularde. Et leur islam ressemble beaucoup à celui que pratiquait Mahomet lui-même, tel que nous le présente la biographie la plus ancienne que nous possédons de lui. C’est en tout cas ce que les gens du prétendu «État islamique en Irak et en Syrie» (Daech) ne manquaient pas de rétorquer aux critiques qui leur venaient d’al-Azhar et d’ailleurs. Il fallait donc regarder du plus près possible les textes faisant autorité auxquels se sont référés les musulmans à travers les siècles.

ou

Brandir « l’islamophobie » comme une arme, ce que l’on fait souvent, témoigne d’une mentalité paternaliste, quasiment néocolonialiste. On sous-entend que les musulmans seraient trop bêtes ou trop « princesse au petit pois » pour accepter un regard ne serait-ce qu’un peu distant sur leur religion.

Pour la tradition juridique européenne, les lois se fondent sur la raison humaine, certes éclairée par la conscience, que les croyants considèrent comme la voix de Dieu. Pour l’islam, le seul législateur légitime est Dieu, tel qu’il parle dans Son Livre.

Rémi Brague : « L’islam n’est pas une religion »

Par Laurence Moreau

Dans « Sur l’islam », l’islamologue analyse comment se pensent les musulmans et nous recommande d’abandonner nos « lunettes » chrétiennes.

Qu'est-ce que l'islam ? La manière dont les Occidentaux appréhendent cette croyance est, pour le philosophe et islamologue Rémi Brague, trop souvent entachée d'anthropocentrisme : nous analysons avec nos concepts, fondés sur le christianisme pour la plupart.

Dans Sur l'islam*, un livre fondé sur une connaissance approfondie des théologiens et penseurs musulmans, l'islamologue redessine à frais nouveaux le tableau de la civilisation islamique et ses apports à la culture européenne.


Nous avons tendance à regarder l’islam avec des lunettes chrétiennes, le christianisme étant la religion qui a le plus marqué l’Occident.

Si le judaïsme est réservé aux seuls juifs, l’islam est une religion intégrale : tout individu est appelé à suivre ses règles.

Rémi Brague : "Si j’étais musulman, je prendrais comme une insulte qu’on m’affuble de l'adjectif 'modéré'"


Marianne : Comment expliquer que l’islamisme ait aujourd’hui un sens uniquement radical, contrairement au judaïsme, au christianisme ou au bouddhisme par exemple ? Pourquoi cet « -isme » est-il si singulier à vos yeux ?

Rémi Brague :
Être radical, disait Marx qui savait que l’adjectif venait du latin radix, c’est aller à la racine des choses. Toute religion comporte la possibilité d’un radicalisme, voire l’exigence de celui-ci. Saint-François d’Assise était radical, lui qui se donnait comme programme d’appliquer le Sermon sur la montagne sine glossa, c’est-à-dire sans les explications qui l’édulcorent. Un juif est radical quand il s’efforce d’appliquer sans exception les 613 commandements de la Torah. Un bouddhiste est radical quand il respecte toute vie animale. Nous avons pris l’habitude d’identifier la radicalité à la violence. La nature et les conséquences de la radicalité dépendent de la nature de ce qui se trouve ainsi poussé à l’extrême.

À ce propos, si j’étais musulman, je prendrais comme une insulte qu’on m’affuble de l’adjectif « modéré ». Car enfin, si une chose est bonne, il nous en faut une dose de cheval ! Et si elle est mauvaise, il ne faut pas se contenter d’en réduire la quantité, il faut la supprimer purement et simplement.


Examiner l’islam avec Rémi Brague



Ce n’est pas ça le vrai islam, entend-on souvent au lendemain d’attentats islamistes. Mais qu’est-ce que le véritable islam ? Quels liens a-t-il avec les deux autres religions du Livre ? Comment s’expriment les idées de force et de violence ? Quelle place y a la raison ? Pour répondre à toutes ces questions et à bien d’autres, le philosophe Rémi Brague vient de publier une étude très fouillée, Sur l’islam. Fort de l’enseignement « philosophie de langue arabe » pendant vingt ans à la Sorbonne et pendant dix ans à l’université Ludwig-Maximilian de Munich, l’intellectuel ausculte les textes, les hadith, les versets pour nous offrir une meilleure connaissance de cette religion qui échappe parfois à notre compréhension chrétienne.

Valeurs actuelles. En octobre dernier, le Dr Erika López Prater, professeur vacataire à l’université de Hamline dans le Minnesota, a perdu son poste pour avoir montré à ses étudiants une image médiévale du prophète Mohamed. Son enseignement a été qualifié « d’irrespectueux et islamophobe ». Cette affaire fait actuellement grand bruit et le directeur de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), a dénoncé une « méconnaissance profonde de l’histoire de la culture islamique ». Qu’en pensez-vous ?

Rémi Brague. Je suis abasourdi par la malhonnêteté de l’étudiante musulmane qui a dénoncé ce professeur, laquelle avait demandé à quiconque aurait pu éventuellement se sentir choqué de quitter la salle, par la lâcheté de l’administration de l’université (mais il est vrai que “coucher et se coucher” sont parfois les deux mamelles d’une carrière académique), enfin, par la stupidité de ceux qui ont protesté contre cette image d’origine intégralement islamique – une miniature persane – et d’ailleurs des plus célèbres. L’historien de l’art que vous citez a tout à fait raison.

[Entretien] Examiner l'islam avec Rémi Brague - Valeurs actuelles

Religion, politique et normes sociales · Qu’est-ce que l’islam ?

Vidéo de la Rencontre de l’Institut Thomas More avec Rémi Brague du 14 mars 2023

L’islam suscite des controverses sans fin et prête à bien des confusions. Mais qu’est-ce que l’islam ? Une manière d’être face à Dieu ? Une religion avec ses dogmes et ses normes ? Une civilisation ? Des personnes et des peuples ? Au fond de cette réalité plurielle se pose encore la question des fins : que veut obtenir l’islam et par quels moyens, violents ou pacifiques, cherche-t-il à y parvenir ? Dans son nouveau livre Sur l’islam, Rémi Brague pose franchement ces questions pour explorer la vision islamique de Dieu et du monde. Il interroge l’usage de la raison, le rapport à la loi, la subordination qu’elle requiert, l’attitude envers l’autre, la légitimation et l’emploi effectif de la force. Son ouvrage redessine à frais nouveaux le tableau de la civilisation islamique et ses relations avec la culture et la civilisation européennes.
Débat avec Rémi Brague, de l’Institut, professeur émérite à l’université Panthéon-Sorbonne et à l’université de Munich, membre du Conseil d’orientation de l’Institut Thomas More, auteur de Sur l’islam (Gallimard, 2023).
Des échanges passionnants à découvrir en vidéo.