« Le contrôle de l’espace terrestre demeure l’expression concrète de la puissance des États ». Entretien avec le général Givre par Jean-Baptiste Noé
Pour Conflits, le général Pierre-Joseph Givre analyse l’importance stratégique de la zone indopacifique et l’expression de sa puissance pour l’armée de terre.
Chasseur alpin, ancien chef d’état-major de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), le général Pierre-Joseph Givre dirige le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement (CDEC), organisme référent pour la pensée doctrinale et la formation supérieure des officiers de l’armée de terre.
L’Indopacifique n’est pas qu’un espace maritime : c’est aussi un espace terrestre où des pays sont en rivalité pour le contrôle des territoires. Dans ce cadre, comment la stratégie française peut-elle s’articuler ?
L’Indopacifique, ce sont l’océan Indien et l’océan Pacifique. Ce sont à la fois des espaces fluides et des espaces physiques, des territoires et des populations. Or la référence toponymique à l’océan pour désigner toute une région tend à grossir la dimension navale des enjeux stratégiques au détriment des dimensions terrestres et aériennes qui sont également primordiales. Si le contrôle des espaces marins est le premier rideau de la défense de nos territoires d’outre-mer et de la préservation des routes maritimes essentielles à notre économie, la défense des territoires relève in fine de capacités de défense aéroterrestres empêchant une invasion terrestre. Pour l’armée de terre, la priorité repose sur l’océan Indien : couvrant 21 % de la surface de notre planète, c’est un carrefour à la jonction entre la Méditerranée (Suez), l’Atlantique Sud (le Cap), l’Antarctique et le Pacifique (l’Indonésie, l’Australie). Il relie directement trois continents (Asie, Afrique, Océanie) et un pôle. Les articulations sont nombreuses et les tensions potentiellement complexes. La France y compte deux partenaires stratégiques majeurs, les Émirats arabes unis, qui font face à l’Iran, et l’Inde, qui fait face à la Chine. Dans les deux cas, la problématique stratégique militaire est d’abord terrestre, ou comment protéger l’intégrité territoriale de ces pays. En outre, le territoire national français y compte de nombreuses îles, La Réunion, Mayotte, les îles Éparses, les îles du nord de l’Antarctique, dont les eaux territoriales et les zones économiques exclusives (ZEE) procèdent. La souveraineté s’affirme d’abord au sol et, pour éviter toute contestation, elle nécessite la présence de forces armées territoriales, incarnées par des unités de l’armée de terre et de la gendarmerie.
Sur la zone pacifique, la France est aussi partie prenante des questions de sécurité parce qu’elle y possède des territoires et qu’elle souhaite affirmer son rang de puissance mondiale dans le nouvel espace de compétition et de contestation des superpuissances. Simplement, il faut se rendre à l’évidence : les États-Unis y sont archi-dominants. C’est leur priorité stratégique. Ils y concentrent l’essentiel de leurs forces navales et une part significative de leurs forces terrestres avec l’US Marine Corps, pendant de l’US Army quant à elle plutôt focalisée sur l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. À côté des États-Unis, il y a d’autres puissances majeures en première ligne face à la Chine ; le Japon, la Corée du Sud, les Philippines, l’Indonésie et l’Australie, qui appartiennent à l’ASEAN, ou encore le Vietnam et Taïwan, alliés directs ou indirects des États-Unis face à la Chine. Si les contentieux maritimes sont nombreux, la majorité de ces pays investissent prioritairement dans leurs forces terrestres et aériennes et dans les capacités de déni d’accès depuis la terre vers la mer, pour empêcher des opérations de débarquement amphibie, et vers l’espace aérien, pour neutraliser les attaques d’aéronefs habités, de drones ou de missiles balistiques. Tous ces pays qui ont des frontières terrestres ou maritimes avec la Chine constituent une première ligne de défense qui atténue toute menace directe contre la Nouvelle-Calédonie par exemple.
Compte tenu des distances et des moyens de la France, limités du fait de la multiplicité de ses engagements, la défense du grand large, pour l’armée de terre, commence d’abord dans l’océan Indien.
