Comment la retraite par répartition empêche les ouvriers et leurs enfants de devenir millionnaires - Par Ferghane Azihari

Loin d’être le patrimoine de ceux qui n’en ont pas, ce système inflige une effroyable perte de chance à toutes les couches sociales.

L'Histoire, disait Napoléon, est une suite de mensonges sur lesquels on s'est mis d'accord. La retraite par répartition concentre beaucoup de ces fables consensuelles. La légende raconte que ce régime a vu le jour grâce à de valeureux résistants contre le nazisme, au risque de voler la vedette à Pétain : c'est le décret-loi du 14 mars 1941 qui inaugure la répartition à partir d'un larcin. Il dévore l'épargne accumulée dans les fonds de pension institués quelques années plus tôt. Les gaullistes en exil dénoncent la mesure de Pétain. Mais ils se résignent à la proroger à leur retour quand il apparaît que les caisses sont vides. La répartition devient, après une réécriture de l'Histoire, « le patrimoine de ceux qui n'en ont pas »

L'ironie veut que ceux qui détournent la célèbre formule de Jaurès ignorent que ce dernier préférait la capitalisation à la répartition. « Avec la répartition, c'est sur les ressources annuelles de l'État que tout repose : et les retraites peuvent être exposées à toutes les vicissitudes des budgets annuels. Le péril est moindre […] s'il y a un lest de capitaux, si la Caisse des retraites, possédant des valeurs à la fois solides et variées […], repose non pas sur la base étroite d'un budget, mais sur toute la fortune publique », écrit-il dans L'Humanité. En effet, l'idée que la répartition serait indépendante de la santé financière d'un pays ne repose sur rien. Les Grecs qui ont vu leurs pensions baisser de 40 % depuis 2010 peuvent en témoigner.

Terrible manque à gagner

Il est vrai que les séniors les plus pauvres sont les plus dépendants de la répartition. Mais ils auraient tort de lui témoigner la moindre gratitude. Selon l'Insee, le revenu annuel net de l'ouvrier moyen s'élevait à 22 260 euros en 2020, soit 1 855 euros par mois. Il verse mensuellement 677 euros de cotisation pour le financement des retraites, soit 341 000 euros de cotisation versés pendant quarante-deux ans de vie active en l'absence d'évolution de carrière. Le simulateur de BNP Paribas Cardif suggère que ce profil, né en 1993 et qui a commencé à sa vie active à 24 ans, devra travailler jusqu'à 66 ans pour obtenir une pension de 1 430 euros par mois dans le cadre de la répartition. S'il vit jusqu'à 85 ans, il touchera 326 000 euros au cours de sa retraite. Un montant inférieur aux sommes cotisées.

Combien aurait-il obtenu s'il avait capitalisé ses cotisations ? Dans Le Capital au XXIe siècle, l'économiste socialiste Thomas Piketty estime que le rendement pur du capital a, entre le XVIIIe et le XXIe siècle, « oscillé autour d'une valeur centrale de l'ordre de 4 à 5 % par an, ou plus généralement dans un intervalle compris entre 3 et 6 % par an » en France et au Royaume-Uni. Il soutient par ailleurs que l'emploi d'intermédiaires financiers procure souvent des rendements plus élevés que cette moyenne. À supposer que la fourchette que Piketty établit sur trois siècles reste stable, notre ouvrier qui recourrait aux intérêts composés sur quarante-deux ans se retrouverait à la tête d'une fortune variant entre 678 000 et 1 476 000 euros, dont une partie pourrait être réinvestie. À la différence des miettes que procure la répartition, ce patrimoine s'obtiendrait sans laisser le moindre fardeau fiscal à ses descendants.

La répartition inflige ainsi une perte de chance colossale aux citoyens les plus ordinaires. Ce manque à gagner est d'autant plus effroyable que le patrimoine d'un ménage n'est qu'une dimension de son niveau de vie. L'auteur de ces lignes se considère comme plus riche que Louis XIV, même s'il n'a pas les moyens de s'acheter Versailles. Et pour cause, son époque fournit des services, des technologies et des infrastructures que les monarques les plus fortunés sous l'Ancien Régime ne pouvaient imaginer dans leurs rêves les plus fous.

Une des plus grandes escroqueries de l'Histoire

Or ces bienfaits ne sont pas tombés du ciel, tel un cadeau de la providence ou de l'État qui a usurpé son nom. Ils sont le fruit d'une accumulation d'épargne qui – à travers des institutions publiques ou privées – a fécondé la recherche, l'innovation, l'industrie, les grands travaux et équipements collectifs. Chaque euro enlevé aux actifs et consommé par les retraités sans former un capital lèse le progrès industriel, et avec lui la nation, les séniors et les jeunes, qui hériteraient d'une fiscalité plus faible et d'un patrimoine plus généreux de leurs parents.

Sans parler des plus démunis qui bénéficieraient d'une mobilité sociale et d'une solidarité plus fortes dans une nation à la fortune en perpétuelle augmentation ! Il apparaît dès lors que la répartition n'est en rien le patrimoine de ceux qui n'en ont pas. Elle est la béquille jetée à ceux dont elle ampute les jambes. C'est à se demander pourquoi les syndicats et la jeunesse, si prompts à se rebeller au moindre prétexte, restent passifs devant l'une des plus vastes escroqueries de l'Histoire.