Pourquoi le wokisme n’est-il pas « arabe » ? - Par Kamel Daoud

Pas de racisme, de sexisme ou d’homophobie dans le monde dit « arabe » : le déni y est la chose la mieux partagée. Avec la haine de l’Occident.


Pourquoi le wokisme ne se pratique-t-il pas en terres « arabes » ? C'est-à-dire, pourquoi ce mouvement mondial qui se revendique de la réparation des injustices que prorogent nos cultures et nos inconscients ne trouve-t-il pas d'écho dans les pays dits « arabes » ? Pourquoi est-il exclu là où le racisme, le sexisme et l'homophobie sont tout aussi réels ? On se perd à en imaginer les raisons. La grande lutte qui aujourd'hui pastiche la lutte des classes présente apparemment un casting verrouillé : le wokisme, sa cible ou sa cause ont besoin de l'Occident comme coupable idéal. Le Blanc privilégié ne correspond pas à l'Arabe privilégié dans les imaginaires des nouveaux inquisiteurs. Peut-être « Arabe » s'inscrit-il de facto dans la colonne des victimes de l'Occident, et cela semble l'exempter, par prescription, au sein de ce tribunal qui se réclame de la novatrice universalité. Parce que, autrefois colonisée, spoliée, dépossédée ou « minorée », voilà cette « identité » comme pardonnée d'avance, exclue du procès, affranchie.

La question reste posée : pourquoi pas de wokisme dans les pays dits arabes ? La réponse s'annonce brutale : il s'agit de territoires où l'homophobie se défend comme un devoir culturel protégé par des lois, où le « culturalisme identitaire » consacre le sexisme depuis des siècles, où un bouclier de textes religieux que l'on n'ose contester excuse « le peuple » idéalisé et nie les esclavagismes dans le passé. Une région où le racisme se banalise parce que les élites ne regardent que vers l'Occident et l'antécédent glorieux des décolonisations. Pourchasser le « Noir » en Tunisie ou appeler les « Africains » à « retourner à leur jungle » dans un journal algérien demeurent des faits anodins que l'on nie avec paresse. En fait, le wokisme appelle une exclusivité : il lui faut la liberté de l'Occident pour s'épanouir, l'histoire de l'Occident pour se donner de la légitimité, la culpabilité occidentale pour faire fructifier ses indignations. Ceux qui prêchent « l'éveil », par conviction ou pour s'offrir une histoire plus importante que leur quotidien, le savent : la liberté est un préalable pour pouvoir la réclamer encore plus. Dans les pays dits arabes, c'est à peine si l'on peut oser crier des droits pour les raffiner ensuite par la lutte de l'éveil. Ici, on ne refuse pas seulement des droits aux LGBT, aux Noirs ou aux femmes, on ne les stigmatise pas uniquement par des usages inconscients dans les langues ou la culture, on leur refuse la respiration, la vie.

Un Occident coupable de tout. Le racisme « n'existe pas » dans l'histoire de l'islam, et le sexisme est un a priori de l'Occident sur nos différences, nous répète-t-on. À force, on a fini par se convaincre que l'Occident reste coupable de tout et « nous », innocents de tout. Que nos tribunaux de l'histoire coloniale nous dispensent de dénoncer nos réalités et que toute l'histoire du Mal reste occidentale, au nom du récit de la colonisation. Il est plus facile, en effet, de déboulonner la statue d'un général « colonial » mort que celle d'un dictateur propriétaire d'un pays arabe. Et, à force, on se retrouve à chasser du « Noir » en Tunisie sans que cela scandalise les élites décoloniales et à condamner les pays occidentaux pour des crimes qui ont lieu chez nous. Pourquoi le wokisme n'est-il pas « arabe » ? Il s'avère plus arrangeant quand il ne vise que l'Occident.