Immigration: comment font les autres ? Le tour d'Europe des politiques les plus efficaces - Par Dominique Reynié et Victor Delage (Rapport de la Fondapol)

La Fondation pour l'innovation politique (Fondapol) a analysé, sous la conduite de Dominique Reynié, professeur des universités à Sciences Po et directeur général de la Fondapol, les politiques migratoires en vigueur dans les pays membres de l'Union européenne. Et le résultat est sans ambiguïté : sur presque tous les sujets, la France se révèle plus laxiste que ses voisins.


Au XXIe siècle, le gouvernement de l’immigration devient l’une des principales dimensions de l’action étatique. Dans les pays d’émigration, les États vont devoir préserver leurs intérêts et veiller en particulier à ne pas être dramatiquement dévitalisés par une hémorragie de compétences et de talents. Dans les pays d’immigration, les États vont subir la pression de centaines de milliers de migrants fuyant la misère ou la guerre, l’oppression ou un climat insupportable. Les pays européens seront la destination d’une part importante de ces flux. Sa liberté, sa richesse et son humanisme rendent l’Europe irrésistible. D’autant plus que sa position géographique offre diverses voies d’accès. Mais, accueillir des migrants en grand nombre finira inévitablement par déboucher sur une crise si les États européens n’assument pas pleinement leur rôle souverain qui est de défendre leurs intérêts, leur territoire et leur population.

Pour mieux comprendre, il faut se comparer. Nous avons réalisé un tour d’Europe des politiques nationales d’immigration. Au terme de cette étude, il est clair que la France n’a pas de vision stratégique en la matière. Nous ne sommes pas en mesure de dire quels intérêts nous avons à l’immigration, quelles sont nos préférences, quels sont nos objectifs. Il est impossible de mesurer l’efficacité des décisions. Ainsi, par certains aspects, notamment notre offre de santé, la France est le pays le plus attractif. Cette générosité ne se justifie pas du point de vue de l’État, ni du point de vue de nos obligations en matière d’asile, ni du point de vue de nos besoins de main-d’œuvre puisqu’il n’y a aucune sélection a priori des entrants.

Nous avons besoin d’une politique d’immigration conçue depuis notre intérêt d’État et dans le cadre européen. Nous espérons contribuer à son élaboration par cette nouvelle note
.


"Nous ne voulons pas voir que nos voisins font souvent mieux que nous en matière d’immigration."

Le FIGARO MAGAZINE. - Est-ce la première fois qu’une telle étude est réalisée?

Dominique REYNIÉ. - Je le crois, dans la mesure où il s’agit pour nous de proposer une synthèse aussi claire que possible, utile à notre réflexion collective sur la politique d’immigration. Ce travail est le fruit d’une recherche difficile en raison de la dispersion et de la complexité des données. Nous proposons un bilan européen, État par État, en comparant les conditions de l’accueil, les exigences en termes d’intégration, d’obtention des visas, d’acquisition de la nationalité, d’accès à la santé, ainsi que les politiques pénales… La question est: comment font les autres en matière d’immigration?

On s’aperçoit que notre débat public est finalement très mal informé sur ce sujet. Il est pourtant crucial de se comparer. Nous montrons qu’il existe une grande diversité de solutions dont nous pourrions nous inspirer. Ce ne sont pas des idées que nous proposons, et dont il faudrait tester la pertinence, mais des «bonnes pratiques» qui ont cours chez nos voisins. On comprend aussi que, presque toujours, ces idées procèdent d’une approche dénuée d’idéologie, d’une vision stratégique, d’une constance dans son application et d’un consensus entre partis. Tout cela nous fait cruellement défaut.

Comment expliquer ce manque d’intérêt des pouvoirs publics français pour les expériences étrangères?

C’est une cécité presque volontaire parce qu’il n’est pas rare que nos voisins fassent mieux que nous. En matière d’immigration, notre étude le montre, et nous sommes loin derrière. Je peux comprendre que nos gouvernants soient mal à l’aise avec un exercice qui donne prise à des critiques. Mais comment en serait-il autrement? Voilà près de cinquante ans que nous avons cru pouvoir éviter d’assumer une doctrine en matière de politique migratoire, trouvant le sujet trop sensible, le problème insoluble, ou préférant le transmettre en l’état à la majorité suivante. Politiques, experts, journalistes, nombreux sont ceux qui ont voulu penser que les choses allaient bien, ou sinon qu’elles allaient s’arranger d’elles-mêmes, par l’effet du temps, sans efforts particuliers.


La politique d’immigration a été laissée à l’abandon, avec des conséquences suscitant la colère ou le découragement d’un nombre croissant de Français.

Les Français ne ­rejettent pas l’immigration, mais l’immigration sans intégration.


Victor Delage: «Le regroupement familial est plus facile en France que chez la plupart de nos voisins»


LE FIGARO. - L'étude de la Fondation pour l'innovation politique montre que l'immigration étudiante – hors Union européenne – constitue la première cause d'immigration, devant l'immigration familiale. Comment et pourquoi l'immigration étudiante a supplanté l'immigration familiale ?

Victor DELAGE. -
Les données publiées par le ministère de l'Intérieur, fin janvier 2023, sont à ce sujet éclairantes. En 2022, l'État français a délivré au total 320.330 premiers titres de séjour, un niveau historique. Les motifs familiaux et étudiants sont, une nouvelle fois, les deux principales composantes des flux migratoires, mais avec des tendances contrastées : 108.340 premiers titres ont été délivrés pour motifs estudiantins (+23 % par rapport à 2021) contre 90 385 premiers titres pour motifs familiaux (+4,6 %). Cette dynamique s'observe sur le temps long. Sur les quinze dernières années, l'immigration familiale est restée, à un niveau élevé, globalement stable, quand l'immigration étudiante a plus que doublé. Cette forte hausse des migrations pour études s'observe dans la plupart des pays européens, la globalisation, combinée à une généralisation de l'enseignement supérieur, s'étant accompagnée d'un important développement de la mobilité étudiante à l'internationale.

Victor Delage: «Le regroupement familial est plus facile en France que chez la plupart de nos voisins» (lefigaro.fr)

Le Danemark considère la restriction de l'immigration et le durcissement des conditions d'accueil comme une condition sine qua non de la pérennité de son État providence.

Notre étude comparative des politiques d'immigration des États membres nous enseigne pourtant qu'il est possible de concilier le droit fondamental de mener une vie familiale et les exigences de la maîtrise migratoire.