18 juin 1815 : le Maréchal Grouchy fut-il la cause de la défaite de Waterloo ?

Le mot de Laurent Sailly pour le blog Grandes Chroniques de France

En 1840, le général Berthezène publie une rétractation complète de ses accusations de trahison contre Grouchy. Malgré cette victoire judiciaire, Grouchy reste acculé à se justifier, isolé et fragilisé par ses ennemis et par la complaisance de la Chambre des pairs .

Depuis 25 ans, il lutte contre tous : le roi qui l’a proscrit, ses anciens frères d’armes, et les défenseurs autoproclamés de Napoléon qui alimentent sa légende noire.

Ses adversaires — Soult, Gérard, Savary, Marmont — le rendent responsable de la défaite de 1815, souvent pour masquer leurs propres fautes. Pourtant, plusieurs faits lui donnent raison : le conseil de guerre se déclare incompétent en 1817, il revient en France en 1820, entre à la Chambre des pairs en 1832, récupère son bâton en 1836. Mais il ne parvient jamais à faire reconnaître sa version de Waterloo, en partie à cause de son manque de souplesse politique et de son franc-parler qui lui aliène des soutiens essentiels, y compris Louis-Philippe .

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Né en 1766 dans une noblesse éclairée, apparenté à Condorcet et Cabanis, Grouchy reçoit une éducation brillante et entre très jeune dans la Maison militaire du roi. Il rallie la Révolution par fidélité à la nation, devient général très tôt, et conserve toute sa vie un mélange de courtoisie aristocratique et de convictions républicaines. Séduisant, cultivé, marqué physiquement par ses blessures, il reste un personnage marquant et charismatique .

Ses ennemis le décrivent comme hésitant et incapable, mais cette image est largement contredite par les témoignages de Moreau, Bertin ou Jomini. Sa carrière militaire est impressionnante : 14 blessures, présent dans presque toutes les campagnes de 1792 à 1815 ; cavalier remarquable, manœuvrier habile, vainqueur de Wavre en 1815, capable de ramener son armée intacte à Paris malgré Wellington et Blücher ; chef d’état-major auprès de Hoche, Joubert, Moreau ; administrateur et négociateur efficace en Italie et au Piémont .

Bien qu’initialement républicain et peu en cour, il est progressivement intégré au premier cercle de Napoléon : Commandement de la cavalerie, grand-cordon de la Légion d’honneur, dotations financières, titres impériaux ; Napoléon lui confie des missions sensibles : l’Escadron sacré en Russie, la répression du soulèvement du duc d’Angoulême en 1815 (sans effusion de sang) ; il reste fidèle à l’Empereur jusqu’au bout, refusant de capituler en juillet 1815.

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Alors le maréchal Grouchy est‑il responsable de la défaite de Waterloo ? Revenons sur les événements du 18 juin 1815, sur les ordres reçus par Grouchy, ses décisions, et sur l’évolution de l’historiographie.

Le 18 juin 1815. À 13h30, l’artillerie française ouvre le feu et l’infanterie de Drouet d’Erlon attaque, mais les Écossais de Wellington contre‑attaquent violemment, coûtant 4 000 hommes à Napoléon. Pendant ce temps, Grouchy, à Walhain, entend la canonnade mais s’en tient strictement aux ordres : poursuivre et contenir les Prussiens, malgré les appels de son état‑major à « marcher au canon ». Il estime que si Napoléon avait voulu sa présence à Waterloo, il ne l’aurait pas envoyé si loin, et que les chemins détrempés l’empêcheraient d’arriver à temps .

Un premier message de Soult, arrivé tardivement, ne modifie pas sa décision : il se félicite d’avoir « bien rempli les instructions » en marchant vers Wavre plutôt que vers Waterloo. Un second message, plus clair, lui ordonne de rejoindre la droite française et d’attaquer Bülow, mais même en obéissant immédiatement, il aurait été trop tard : la bataille échappait déjà à Napoléon.

Les historiens modèrent aujourd’hui les accusations contre Grouchy, pour plusieurs raisons :

  1. Ordre trop tardif : la poursuite des Prussiens n’a été ordonn6
  2. Contraintes géographiques : pour rejoindre Waterloo, Grouchy devait franchir la Dyle au pont de Wavre, solidement tenu par les Prussiens, ce qui aurait exigé plusieurs heures de combat, puis encore une douzaine de kilomètres de marche pour 33 000 hommes et leur artillerie .
  3. Impossibilité matérielle : quel que soit le moment du départ, il n’aurait jamais pu arriver à temps à Waterloo .
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Il est exagéré de rendre Grouchy responsable — et encore moins seul responsable — de la défaite de Waterloo. Napoléon lui‑même, le matin de la bataille, avait refusé de rappeler Grouchy malgré les supplications de Soult, convaincu que Wellington serait facilement battu (« l’affaire d’un déjeuner »).

La « légende noire » de Grouchy se construit dans les années 1820–1830, alors que les témoins disparaissent et que ses ennemis dominent le récit historique. En 1847, son éloge funèbre est même supprimé aux Invalides, signe de son ostracisation durable. Pourtant, des voix autorisées comme Jomini dénoncent l’injustice faite à « ce brave de Hohenlinden et de Friedland » .

Grouchy était un soldat courageux, un chef compétent, un fidèle de l’Empire, victime d’une construction politique et mémorielle qui a fait de lui le bouc émissaire de Waterloo.!