28 juin 1519 : François 1er contre Charles Quint
Vingt-cinq
ans durant, François 1er affrontera Charles Quint. Au-delà de la rivalité entre
deux souverains, deux conceptions de la monarchie sont en jeu dans
l'antagonisme entre la France et la maison d'Autriche.
Le 18 juin 1519, la diète
d'Empire se réunit à Francfort, sous la protection de lansquenets souabes.
Après avoir entendu la messe du Saint-Esprit, les sept princes électeurs
entrent en séance. Cinq mois plus tôt, la mort de Maximilien 1er a ouvert la
succession à la couronne impériale. Le candidat naturel, élevé dans cette
perspective, est le petit-fils du défunt, Charles 1er d'Espagne. Des
concurrents se présentent toutefois : Henri VIII d'Angleterre, le duc Georges
de Saxe, et François 1er. Un Français candidat à l'Empire ? Philippe le Hardi
et Charles de Valois l'avaient tenté naguère. Aux yeux du roi de France, il
s'agit d'éviter que Charles, souverain qui contrôle plus de la moitié de
l'Europe et le Nouveau Monde ibérique, se voie auréolé d'un prestige
supplémentaire.
François 1er s'est lancé
dans l'affaire après avoir été démarché par plusieurs électeurs. Mais ils ne
tiendront pas leurs promesses : à la fin du scrutin, le 28 juin, seul
l'archevêque de Trèves votera pour le Valois. « Chaque élection impériale était une gigantesque opération
financière », rappelle Pierre Chaunu. Le roi de France avait semé
l'or, mais Jakob Fugger, banquier d'Augsbourg qui soutenait la candidature de
Charles, avait mieux joué en émettant des lettres de change payables après
l'élection, et « pourvu que soit élu Charles d'Espagne ». Elu roi des
Romains, Charles est couronné plus d'un an plus tard, le 23 octobre 1520, à
Aix-la-Chapelle, et prend le nom de Charles V (Charles Quint).
Ainsi commence, entre le
roi et l'empereur, une rivalité qui va durer vingt-cinq ans, et autour de
laquelle va s'écrire une page d'histoire de l'Europe. L'affrontement entre les
deux princes (qui sont cousins) recouvre l'antagonisme entre deux conceptions
de la couronne : d'un côté, avec l'héritier des Capétiens, la royauté nationale
; de l'autre, avec le souverain du Saint Empire, la monarchie universelle,
selon le modèle carolingien.
Charles de Habsbourg, en
effet, règne sur un véritable empire. Par son père, Philippe le Beau, lui-même
fils de Maximilien et de Marie de Bourgogne (fille de Charles le Téméraire), il
possède l'Autriche, les Pays-Bas bourguignons, la Flandre, l'Artois, la
Franche-Comté, l'Alsace. Par sa mère, Jeanne la Folle (fille des Rois
Catholiques, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille), il hérite de
l'Espagne et de ses colonies d'Amérique, ainsi que de la Sicile et du royaume
de Naples.
Au nord, à l'est et au
sud, le roi de France se trouve encerclé. La réalité, cependant, est plus
complexe. Car l'étendue des possessions des Habsbourg est telle qu'elle va
constituer un handicap : François 1er exploitera cette faiblesse. Au fond,
l'origine du choc entre la France et la maison d'Autriche tient à l'ambition de
Charles Quint de reconstituer à son profit l'ancien duché de Bourgogne, qui
s'étendait autrefois de la mer du Nord à la Suisse, et que Charles le Téméraire
aspirait à prolonger jusqu'à la Méditerranée. Charles, né à Gand, est de
culture française. De même qu'il parle mal le castillan et qu'il a du mal à
imposer son autorité en Espagne, il ne parlera jamais l'allemand et, dès 1521,
lèguera à son frère Ferdinand ses possessions autrichiennes. C'est donc au
centre du continent, principalement, que va se dérouler l'affrontement avec
François 1er.
En 1516, le traité de
Noyon, signé entre le roi de France et celui qui n'est encore que roi
d'Espagne, a confirmé à François 1er la possession du Milanais, acquise après
la bataille de Marignan (1515), et promis au jeune Charles la main de la fille
aînée du souverain, Louise, alors âgée d’un an (mais qui ne survivra pas à son
troisième anniversaire).
Cette période
d'arrangement prend fin avec l'élection impériale de 1519. Chacun s'efforce
alors de constituer ou de consolider son réseau d'alliances. C'est ainsi que
François 1er organise la rencontre du Camp du Drap d'or, en 1520, pour séduire
le roi d'Angleterre. L'excès de faste déployé aboutit à l'inverse du but
recherché. Non seulement Henri VIII n'est pas disposé à s'allier avec la
France, mais, au traité de Bruges, Charles Quint, neveu de la reine d'Angleterre,
obtient la signature d'un accord secret contre François 1er.
En 1521, c'est la guerre.
Cherchant à reconquérir l'héritage de Bourgogne, les armées de l'empereur
mènent l'offensive au nord et au sud. Dans les Ardennes, le chevalier Bayard,
enfermé dans Mézières, repousse les assauts du prince de Nassau. Sur le front
italien, en revanche, les troupes du maréchal de Foix sont décimées lors de la
bataille de la Bicoque. En 1522, la France perd le Milanais.
L'année suivante, le
connétable Charles de Bourbon passe au service de l'empereur. Devenu lieutenant
général de ses armées, c'est lui qui fait obstacle à la reconquête du Milanais
que François 1er lance en 1524. Au cours de cette campagne, Bayard est tué. La
route de Lyon étant ouverte, le connétable de Bourbon préconise d'envahir la
France par cette voie. Charles Quint préfère attaquer par la Provence : en août
et septembre 1524, les Impériaux assiègent Marseille, mais ne parviennent pas à
s'emparer de la ville.
Le roi en profite pour
reprendre l'initiative, et conduit lui-même ses troupes au-delà des Alpes. En
octobre 1524, après avoir occupé Milan, il met le siège devant Pavie. En
janvier 1525, l'arrivée d'une armée impériale de secours rompt l'équilibre des
forces. Le 25 février, lors de la bataille de Pavie, les Français perdent 10
000 hommes, dont des capitaines comme Bonnivet, La Trémoille et La Palice.
François 1er remet son épée, et reste prisonnier. Le soir même, il écrit à sa
mère : « De toutes choses ne m'est
demeuré que l'honneur et la vie qui est sauve. »
Emmené en Espagne, le roi
est contraint, en janvier 1526, de signer le traité de Madrid. Aux termes de
cet accord, François 1er doit céder la Bourgogne et le Charolais à Charles
Quint, renoncer à toute revendication sur l'Italie, la Flandre et l'Artois,
rendre ses terres à Charles de Bourbon et le réintégrer dans la noblesse du
royaume, et s'engage enfin à épouser (il est veuf, depuis 1524, de la reine
Claude de France) Eléonore de Habsbourg, veuve du roi de Portugal et sœur de
l'empereur. Deux mois après, le roi est libéré en échange de ses deux fils
aînés, le dauphin François et Henri (futur Henri II).
François 1er n'a nulle
intention d'exécuter le traité de Madrid, dont il considère que la signature
lui a été extorquée. Afin de justifier le refus de son application, il
s'appuie, rentré en France, sur les Etats de Bourgogne : en juin 1526, la
province proclame solennellement sa volonté de rester française. De plus,
pendant la captivité de son fils, la régente, Louise de Savoie, n'est pas restée
inactive. Cette éminente tête politique a monté contre l'Empire une ligue qui
est scellée à Cognac en mai 1526. Milan, Venise et Florence, mais aussi
l'Angleterre et le pape s'allient à la France contre Charles Quint. Les
hostilités recommencent aussitôt, et l'empereur, qui se donne pour défenseur de
la chrétienté, n'hésite pas à faire piller Rome par ses reîtres, en 1527,
opération où le connétable de Bourbon trouve la mort.
Ce rééquilibrage des
forces pousse au compromis. Marguerite d'Autriche, tante de l'empereur, et
Louise de Savoie négocient un traité qui amende celui de Madrid : aux termes de
la paix des Dames, signée à Cambrai en août 1529, et ratifiée par les deux
souverains, Charles Quint renonce à la Bourgogne, et François 1er, à l'Artois,
à la Flandre et à l'Italie. Le roi recouvre par ailleurs ses enfants, moyennant
rançon, et épouse Eléonore de Habsbourg.
Toutefois, ce n'est qu'une
pause. Dès 1531, François 1er signe avec les princes protestants allemands un
accord tourné contre l'empereur. Et, en 1535, il s'entend avec Soliman le
Magnifique : les vaisseaux du roi et les navires turcs s'épauleront pour
combattre la flotte espagnole en Méditerranée. Cet accord scandalise l'Europe
chrétienne, mais s'accompagne d'avantages commerciaux pour la France en Turquie
(les capitulations), et reconnaît aux Français un rôle protecteur sur les
populations catholiques de l'Empire ottoman.
L'Italie, cependant, fait
toujours rêver François 1er. En 1535, à la mort du duc de Milan, François II
Sforza, le roi revendique l'héritage du duché. Au début de 1536, 40 000 de ses
soldats investissent la Savoie. En juin, Charles Quint riposte en envahissant
la Provence. Grâce à l'intercession du pape, François 1er et l'empereur signent
la paix de Nice, en 1537, et se réconcilient lors de l'entrevue
d'Aigues-Mortes, en 1538, jurant de s'unir face au protestantisme.
En 1540, en signe de bonne
volonté, le roi autorise Charles Quint à traverser la France pour aller mater
une insurrection à Gand. L'empereur, parti d'Espagne, passe par Bordeaux,
Poitiers et Orléans, et fait son entrée à Paris au côté de François 1er, qui
lui a fait visiter Fontainebleau et sa galerie récemment inaugurée.
En 1542, une quatrième
guerre dresse les souverains l'un contre l'autre. En 1544, le traité de Crépy-en-Laonnois,
nouvelle paix de compromis, consacre les traités précédents. La France
abandonne la Flandre et l'Artois, renonce à ses prétentions sur le Milanais et
Naples, mais conserve (provisoirement) la Savoie et le Piémont. Charles Quint,
de son côté, lâche la Bourgogne et ses dépendances, et donne une de ses filles
en mariage, dotée du Milanais en apanage, à Charles, duc d'Orléans et troisième
fils du roi.
François 1er meurt en 1547.
Son fils Henri II mènera une cinquième guerre, de 1552 à 1556, contre Charles
Quint. Ce dernier rendra l'âme en 1558, retiré au monastère de Yuste, détaché
des choses du monde. Deux ans auparavant, il avait abdiqué aux Pays-Bas et en
Espagne au profit de son fils, Philippe II, et transmis la dignité impériale à
son frère, Ferdinand 1er. Après lui, les Habsbourg ne pourront plus prétendre
que le soleil ne se couchait jamais sur leur empire. François 1er, l'obstiné
roi français, n'était pas pour rien dans l'échec du projet de monarchie
universelle.
Article rédigé par Jean SEVILLA, sous le titre "Le roi contre l'empereur", dans LE FIGARO du 25 juillet 2009.
Voir la fiche de FRANCOIS 1er
