Le piège de Thucydide - Par Xavier Darcos et Jean-Pierre Cabestan
Dans La Guerre du Péloponnèse, Thucydide décrit l’affrontement entre Athènes, une puissance émergente, et Sparte, un pouvoir dominant. Son texte est devenu une référence au point que Graham Allison inventa l’expression « piège de Thucydide ». Xavier Darcos détaille la pensée sobre, limpide et réaliste de l’historien quand Jean-Pierre Cabestan, lui, évoque le les risques de guerre entre la Chine et les États-Unis à partir de l'analyse du penseur athénien.
Thucydide : chronique d'un choc annoncé
Par Xavier Darcos
Dans La Guerre du Péloponnèse, l’historien athénien Thucydide (v. 460-v. 400 av. J.-C.) fait le récit du long conflit qui opposa, entre 431 et 404 av. J.-C., Sparte à Athènes ou, plus exactement, la Ligue du Péloponnèse, dirigée par Sparte, à la Ligue de Délos, menée par Athènes. Méfiant face aux rumeurs populaires et aux idées reçues, soucieux d’impartialité, il revendique la pureté de sa méthode, en expliquant avec quel soin il recueille et compare documents ou choses vues, pour en tirer une vérité objective. Ce surplomb austère semble refléter son tempérament privé. Né dans une très riche famille de l’aristocratie attachée aux prérogatives des élites, Thucydide se montre souvent critique face aux partisans d’une démocratie égalitaire, qu’il considère comme des démagogues dangereux. De même, il idéalise la suprématie ntellectuelle, artistique et politique de la cité athénienne et se désole de son déclin face à l’essor de Sparte et des Lacédémoniens, même s’il revendique l’objectivité la plus extrême. Il fut également disciple du sophiste Antiphon, un antidémocrate qui participera, en 411, au lendemain de sérieux revers d’Athènes face aux Spartiates, à une restauration oligarchique, la révolution des Quatre-Cents.
Lui-même fut un des acteurs de cet antagonisme, puisque sa vie se situe entre les deux phases de l’histoire d’Athènes, de son âge d’or, celui de Périclès, à son déclin : entre la splendeur des années triomphantes du milieu du Ve siècle et la fin de ce même siècle, où la cité sort abattue et humiliée de l’occupation spartiate. Il prit part aux combats, tant sur le plan idéologique que comme stratège militaire, puisqu’il commanda, en 424, une escadre de sept navires, envoyés en Thrace pour y freiner l’interventionnisme spartiate. Cette expédition tourna au fiasco au point que Thucydide, déchu de son commandement et accusé de trahison, fut ostracisé. Du moins le prétend-il, dans un chapitre autobiographique de son Histoire, et la tradition antique a considéré cette version comme acquise. Toujours est-il qu’il va consacrer les deux dernières décennies de sa vie à relater cette crise, écrivant les événements au fur et à mesure de leur déroulement. On sait qu’il voyagea alors dans toute la Grèce pour collecter des témoignages directs, dans une obsession d’authenticité qui en fait le père de l’historiographie occidentale.
« Le fort fait ce qu’il peut faire et le faible subit ce qu’il doit subir »
Au début de son ouvrage, Thucydide justifie son choix de se consacrer à cette guerre : il prévoyait qu’elle « serait plus importante et plus mémorable que les précédentes », un modèle du genre. Il n’a pas tort, car ce conflit figure, à l’échelle de l’Antiquité grecque, une sorte de guerre mondiale. Les deux protagonistes, deux cités-États, se partagent tout l’espace méditerranéen. Athènes, après avoir contribué à battre les Perses lors des guerres médiques, se sent confortée et elle est à la tête d’une alliance des cités du continent et de toutes les îles grecques, jusqu’à la façade actuelle de la Turquie sur la mer Égée. Sparte, pour sa part, autre championne de la Grèce face aux Perses, exerce son emprise sur tout le sud du Péloponnèse et étend son influence vers l’Italie du Sud (la « Grande Grèce »). Il s’agit donc d’un banal duel pour prendre l’ascendant sur le monde grec, projet hégémonique parfois habillé de considérations idéologiques, opposant l’idéal démocratique athénien à la dureté oligarchique spartiate, très hiérarchisée, où seule une minorité exerce la citoyenneté et où règne une discipline de fer. Enfin, autre analogie avec la guerre totale moderne, les belligérants ne faisaient pas de quartier. Thucydide raconte le massacre des vaincus, leurs familles réduites à l’esclavage et les villes rasées, sans compter les ravages de la peste, qui créent un désordre moral croissant dans la vie publique et religieuse, touchant toutes les classes sociales. Thucydide résume cette confusion et cette brutalité : « Crainte des dieux ou loi des hommes, rien ne les arrêtait. » Toutes causes confondues, on estime que la moitié de la population grecque aura péri ou aura dû s’exiler quand le conflit cessera
Thucydide choisit de rédiger une histoire en marche, selon un plan chronologique, en évitant les commentaires politiques et les considérations morales ou religieuses, malgré l’abondance de discours édifiants, ce qui accentue parfois une parenté du récit avec le genre tragique. Il s’en tient à décrire les aléas d’un pur rapport de force. Les relations entre les deux cités se réduisent à une volonté réciproque de domination, seul objectif qui légitime toutes les exactions. Une illustration de ce cynisme est donnée par un épisode particulièrement cruel. [...] > ACCÉDER AU NUMÉRO
Pékin et le piège de Thucydide : vers un affrontement Chine - États-Unis ?
Par Jean-Pierre Cabestan
Pour séduisante qu’elle puisse paraître, cette thèse soulève deux problèmes majeurs lorsqu’on l’applique au cas qui nous préoccupe : la rivalité entre la Chine et les États-Unis. Le premier découle du fait qu’on a affaire ici à deux puissances nucléaires. Bien que la première soit dotée d’un arsenal stratégique bien inférieur à celui de la seconde (aujourd’hui, 300 têtes nucléaires contre environ 4 000), elle dispose d’une capacité de frappe en second et peut donc tirer profit du « pouvoir égalisateur » de l’atome pour contraindre Washington à hésiter avant de se lancer dans un conflit armé direct avec elle. Cette réalité n’est pas sans rappeler, mutatis mutandis, la confrontation entre les États-Unis et l’Union soviétique au temps de la guerre froide : l’équilibre de la terreur rendait toute guerre chaude entre les deux superpuissances quasi impossible, conduisant Raymond Aron à lancer la formule restée célèbre : « Paix impossible, guerre improbable ».
« Les risques induits par un affrontement armé direct avec Washington restent énormes. Et l’invasion récente de l’Ukraine par l’armée russe de Vladimir Poutine a mis crûment en lumière certains de ces risques. »
Une augmentation indéniable des facteurs de guerre
Les facteurs de guerre entre la Chine et les États-Unis ont indénia-blement augmenté. Nous avons, entre ces deux puissances, ce mélange de passion et de poudre propre aux périodes d’avant-guerre, par exemple celle qui précédait 1914. Passion nationaliste surtout en République populaire, où le patriotisme s’est substitué au communisme et à l’égalitarisme comme principal ciment idéologique du régime. Maintenant que la Chine est à nouveau prospère et puissante – le fameux fuqiang des réformateurs et modernisateurs de la fin de l’Empire mandchou et du début de la République –, il est temps de réunifier le pays et de prendre le contrôle du domaine maritime revendiqué. C’est aux yeux de Xi Jinping et de la plupart des responsables du Parti communiste chinois la condition de la « grande renaissance de la nation chinoise », un objectif qui doit être atteint avant le centenaire de la République populaire, c’est-à-dire 2049. Or tout espoir d’accord politique avec Taïwan s’éloigne irrémédiablement depuis que l’île, autrefois nationaliste, est devenue démocratique. [...] > ACCÉDER AU NUMÉRO
