Mais d’où vient l’inflation? - Par Charles Wyplosz

Depuis une dizaine d’années, l’inflation était basse, en dessous des objectifs que s’étaient fixés la plupart des banques centrales des pays développés. Elles ont tout essayé, y compris des instruments jamais utilisés auparavant, mais rien n’y faisait, elles n’arrivaient pas à faire remonter le taux d’inflation Tout à coup, l’inflation a surgi sans prévenir et la question du pouvoir d’achat est devenue prépondérante. Mais d’où vient-elle ? Comme on peut s’y attendre, les débats font rage, justifiant un petit tour d’horizon.

Quatre thèses

Il y ceux qui nous avaient prévenus depuis des années. Ils regardaient les banques centrales multiplier la quantité de monnaie qu’elle créent par deux, puis quatre, et plus en quelques années (aux États-Unis et dans la zone euro, on en est à plus de sept depuis début 2008). Ils avaient appris que le niveau des prix suit fidèlement la quantité de monnaie après un délai d’un an ou deux, et ils prédisaient, année après année, une inflation spectaculaire. Leur foi inébranlable est aujourd’hui récompensée : l’inflation est là. Sauf qu’on est très loin des 50% ou 100% que prévoit leur théorie. Sauf qu’après s’être lourdement trompés pendant des années, ils devraient expliquer pourquoi cela arrive si tard, mais ils ne semblent pas avoir compris pourquoi il se sont trompés.

Il y a les banques centrales, qui nous expliquaient il y a encore quelques mois que cette montée soudaine était strictement temporaire, excluant toute action pour remplir le cœur de leur responsabilité, la stabilité des prix. Si certaines banques centrales ont admis s’être lourdement trompées, et bougent enfin, la BCE reste sur sa ligne « temporaire ». Elle aussi reconnaît son erreur mais elle maintient son calme olympien et ne commence à admettre que du bout des lèvres qu’il faut qu’elle s’y mette, mais pas tout de suite, et tout doucement. D’après elle, l’Europe est différente.

Il y a ceux qui renversent la table du lien entre monnaie et inflation pour expliquer que ce sont les gouvernements, pas les banques centrales, qui sont en cause. Tous les gouvernements ont pratiqué depuis le début de la pandémie le « quoi qu’il en coûte ». Ils ont lourdement emprunté pour distribuer des aides colossales aux particuliers et aux entreprises. La demande a explosé depuis la fin de la première vague de Covid-19, sporadiquement bloquée par les vagues successives. Tout naturellement, donc, les prix augmentent. Il faut admettre qu’ils sont les seuls à avoir prévu ce qui se passe.

Et puis il y ceux qui accumulent les explications pour expliquer que cette montée était imprévisible. Ils nous parlent de surprenants goulots d’étranglement dans les longues chaînes de production, qui incluent des kyrielles de producteurs répartis sur toute la surface du globe. Que l’un d’entre eux ne puisse pas suivre le rythme, ou que les ports soient soudain encombrés et les bateaux trop peu nombreux pour transporter ce qui est disponible, et c’est une cascade de blocages qui font que ceux qui assemblent tout ces produits intermédiaires sont incapables de le faire. Ils nous parlent aussi de la montée du prix des matières première, y compris le gaz et le pétrole, qui rendent tout plus cher. Et maintenant il y a la guerre en Ukraine qui bloque les livraisons d’huile de tournesol et de céréales. L’offre n’est pas là et les prix augmentent.