Thierry Lentz: «La France face à l’émiettement de la légitimité»

La source de la légitimité ne fait plus consensus aujourd’hui et une grande confusion règne dans les esprits, argumente l’historien de la Révolution et de l’Empire*, directeur de la Fondation Napoléon et professeur associé à l’Institut catholique d’études supérieures (Ices).


Parmi les causes du malaise politique que nous vivons depuis de nombreuses années, il en est une que l’on n’aborde qu’avec des pincettes, parce qu’on préfère la considérer comme une conséquence de la crise alors qu’elle est une de ses origines: la question de la légitimité des pouvoirs institués ou l’identification claire de ce qui justifie que les citoyens se soumettent et respectent les décisions d’autres citoyens.

Il y a trente ans, on y répondait par la Constitution, avec sa «souveraineté nationale» appartenant au peuple qui l’exerce par l’intermédiaire de ses représentants et le référendum. Notre République était, comme les précédentes, un régime représentatif, mâtiné de quelques référendums réservées aux sujets essentiels. Mis à part sur le mode de scrutin, il n’y avait guère débat, les abstentionnistes étaient renvoyés à leur démission démocratique, les votes blancs et nuls négligés et il n’était guère aisé de contester la légitimité des élus ou du président. La majorité était dès lors capable d’imposer ses volontés à la minorité, sous réserve de lui consentir et de respecter ses droits, essentiellement au Parlement. Ce libéralisme politique s’était imposé au milieu du XIXe siècle et développé tel quel, non sans les aménagements nécessités par «la marche des temps», comme disait Louis XVIII. Rares étaient alors ceux qui n’estimaient pas que le peuple parlait vraiment par l’intermédiaire de ses représentants. Pendant ce siècle représentatif, cette solution n’avait pas eu comme moindre avantage que de réduire les affrontements hors des institutions et d’autoriser l’emploi de la force légitime pour contenir les folies.