Être conservateur en France, ce crime… - Par Christophe Boutin

Mais pourquoi est-ce si difficile d’être conservateur en France ? Les Français semblent avoir autant peur du wokisme que des conservateurs. La droite elle-même semble se détourner de ces enjeux, au regard de la polémique sur Laurence Garnier.

Atlantico : La composition du gouvernement de Michel Barnier a fait l'objet de maintes discussions et elle a notamment cristallisé une forme de rejet des positions conservatrices, incarnées notamment par Laurence Garnier ou Bruno Retailleau dans cette séquence. Comment expliquer un tel refus du conservatisme en France, alors même que l'essentiel des Français réfutent également le wokisme (que les conservateurs sont sans doute les mieux armés pour affronter) ?

Christophe Boutin :
Encore faut-il savoir, pour répondre à votre question, si le rejet du conservatisme que vous évoquez vient bien des Français en général, c’est-à-dire de la majorité de la population française, ou n’est pas limité à une partie seulement de ces Français, à cette gauche progressiste qui a toujours été l’ennemie du conservatisme. On peut cependant effectivement penser que le refus de se dire conservateur, sinon le rejet du conservatisme, vont au-delà de cette seule gauche. Mais comment pourrait-il en être autrement, quand la doxa progressiste est celle d’une très large part de l’Éducation nationale et des médias ? À force de voir le conservatisme associé à des images négatives – incapacité à agir, incompréhension du monde moderne, inadaptation, repli sur soi, xénophobie, haine de l’autre, et on en passe - comment les Français pourraient-ils avoir l’idée saugrenue de s’en revendiquer ?

Par contre, lorsqu’on leur demande ce qu’ils pensent des choix du wokisme, un des modes d’expression les plus virulents du progressisme - mais qui ne fait que l’appliquer - et qui déconstruit méthodiquement, l’un après l’autre, les cadres socio-culturels qui ont permis de bâtir notre civilisation, ces mêmes Français sont effectivement très critiques. Reste qu’ils seraient sans doute bien surpris si on leur expliquait que les réactions de simple bon sens qu’ils ont face à ces délires modernistes sont tout simplement… du conservatisme.

La position conservatrice, à bien des égards, est assimilée à une logique réactionnaire quand elle n'est pas simplement qualifiée de "nauséabonde". Dans quelle mesure ces amalgames sont-ils malhonnêtes intellectuellement et idéologiquement parlant ? Où trouvent-ils racine ?

La confusion entre « conservateur » et « réactionnaire » ne date pas d’hier. Pour schématiser, rappelons que le réactionnaire veut non seulement réagir à une situation qu’il juge déplaisante, mais aussi revenir en arrière, dans une société passée, mythifiée et idéalisée, allant souvent jusqu’à nier les problèmes que pouvait connaître cette société. Le conservateur, lui, veut non pas revenir en arrière, mais conserver ce qui est - et encore faut-il aussitôt préciser qu’il ne s’agit absolument pas de « geler » une situation, le conservatisme bien compris n’étant jamais un fixisme.

Le conservateur considère simplement que, même si la société dans laquelle il vit doit s’améliorer, ou ne serait-ce que s’adapter à des changements de situation – crise économique ou diplomatique, guerre… - les cadres socio-culturels préexistants, qui se sont construits peu à peu dans ce travail d’adaptation au réel de toute société come de tout organisme vivant, travail dont la qualité est prouvée par le fait que cette société, même imparfaite, existe, ces cadres donc ne peuvent être écartés d’un dédaigneux revers de la main, et moins encore accusés de tous les maux.

En face, le camp progressiste ne part pas d’une société réelle à améliorer mais imagine une société idéale, sans le moins du monde s’occuper de son rapport avec tel ou tel élément de la réalité qui l’entoure, et estime que si son fantasme social ne se réalise pas c’est parce que les cadres de l’ancienne société l’empêchent d’advenir – d’où la nécessité de la « table rase », suprême hérésie pour le conservateur. Chez Marx, les aliénations empêchent que le prolétariat prenne conscience de sa condition et fasse la révolution ; chez certaines féministes, tout, de la dégradation de l’environnement à la taille des femmes s’explique par le patriarcat ; chez les anti-racistes modernes, le racisme systémique de nos sociétés est la caise de tout… mais n’est vraiment perceptible que par les racisés, seuls à même d’en parler dans un safe space interdit aux non-racisés.