J'ai lu et aimé : "Houris" de Kamel Daoud
Kamel Daoud est devenu une des voix majeures de l'Algérie contemporaine. Sa parole a un objet : relever le paradoxe du pouvoir algérien. Dans son nouveau roman, « Houris » (Editions Gallimard), il raconte les années de plomb qui ont endeuillé l’Algérie pendant une décennie. L’auteur tisse le monologue d'une jeune femme qui a perdu l'usage de la parole après qu'un homme a tenté de l'égorger lors de la guerre civile dans les années 1990. C’est par la voix d’une femme rescapée que nous est conté le destin tragique de 200 000 morts. Imprévisible et fascinant, c’est le choc littéraire de cette rentrée et le futur Prix Goncourt (?)…
"Je suis la véritable trace, le plus solide des indices attestant de tout ce que nous avons vécu en dix ans en Algérie. Je cache l'histoire d'une guerre entière, inscrite sur ma peau depuis que je suis enfant." Aube est une jeune Algérienne qui doit se souvenir de la guerre d'indépendance, qu'elle n'a pas vécue, et oublier la guerre civile des années 1990, qu'elle a elle-même traversée. Sa tragédie est marquée sur son corps : une cicatrice au cou et des cordes vocales détruites. Muette, elle rêve de retrouver sa voix. Son histoire, elle ne peut la raconter qu'à la fille qu'elle porte dans son ventre. Mais a-t-elle le droit de garder cette enfant ? Peut-on donner la vie quand on vous l'a presque arrachée ? Dans un pays qui a voté des lois pour punir quiconque évoque la guerre civile, Aube décide de se rendre dans son village natal, où tout a débuté, et où les morts lui répondront peut-être.
Éditeur : GALLIMARD (15 août 2024)
Langue : Français
Broché : 416 pages
ISBN-10 : 2072999995
ISBN-13 : 978-2072999994
Poids de l'article : 462 g
Dimensions : 14.9 x 2.8 x 21.5 cm
Houris - de Kamel Daoud - GALLIMARD - Site Gallimard
Elle s'appelle Faj, « Aube » en français. Dans son enfance, elle a réchappé d'un massacre et de l'égorgement qui faillit lui être fatal. Elle en garde une plaie ouverte et une canule. Ce stigmate est un souvenir douloureux de la violence qui ravagea l'Algérie dans les années 1990. « Je cache l'histoire d'une guerre entière, inscrite sur ma peau depuis que je suis enfant. Ceux qui savent lire comprendront en croisant le scandale de mes yeux et la monstruosité de mon sourire. »
Aube est enceinte de Houri, c'est à elle que la jeune mère privée de voix s'adresse, au long de ce roman qui porte son prénom ; les houris, ce sont les femmes promises par le Coran aux fidèles qui accéderont au paradis. Mais, en fait de paradis, Aube va raconter à l'enfant à naître les années d'enfer qu'a connues le pays. Son récit est la promesse d'un nouveau matin pour l'Algérie.
À Oran, elle a tenu un salon de coiffure, en face de la mosquée. Chez elle, les femmes venaient se faire belles. Elles étaient heureuses d'échapper au regard et au jugement des hommes. Elles discutaient entre elles, et leur babil joyeux pouvait couvrir la voix impérieuse du muezzin. Salon de coiffure contre mosquée, on ne saurait mieux résumer l'opposition des sexes instaurée dans certaines villes d'Algérie. Le face-à-face symbolique est l'un des temps forts du roman de Daoud.
Éditeur : GALLIMARD (15 août 2024)
Langue : Français
Broché : 416 pages
ISBN-10 : 2072999995
ISBN-13 : 978-2072999994
Poids de l'article : 462 g
Dimensions : 14.9 x 2.8 x 21.5 cm
Houris - de Kamel Daoud - GALLIMARD - Site Gallimard
Houris, de Kamel Daoud: la promesse d’Aube
Par Etienne de Montety, pour Le Figaro Littéraire
Aube est enceinte de Houri, c'est à elle que la jeune mère privée de voix s'adresse, au long de ce roman qui porte son prénom ; les houris, ce sont les femmes promises par le Coran aux fidèles qui accéderont au paradis. Mais, en fait de paradis, Aube va raconter à l'enfant à naître les années d'enfer qu'a connues le pays. Son récit est la promesse d'un nouveau matin pour l'Algérie.
À Oran, elle a tenu un salon de coiffure, en face de la mosquée. Chez elle, les femmes venaient se faire belles. Elles étaient heureuses d'échapper au regard et au jugement des hommes. Elles discutaient entre elles, et leur babil joyeux pouvait couvrir la voix impérieuse du muezzin. Salon de coiffure contre mosquée, on ne saurait mieux résumer l'opposition des sexes instaurée dans certaines villes d'Algérie. Le face-à-face symbolique est l'un des temps forts du roman de Daoud.
Houris, de Kamel Daoud: la promesse d’Aube (lefigaro.fr)
Kamel Daoud : « Je sais qu’un pays peut s’écrouler facilement »
Propos recueillis par François-Guillaume Lorrain et Valérie Toranian
Grand entretien avec Kamel Daoud : « J’ai une haute idée de la France et je sais qu’un pays peut s’écrouler facilement » (lepoint.fr)
Kamel Daoud : « La guerre civile algérienne, c’était le monstre en nous »
Par Sébastien Le Fol.En exergue de votre roman, vous avez placé un article de loi algérien qui promet une peine de prison de trois à cinq ans « pour quiconque, par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale ». Cette « tragédie nationale », c’est la guerre civile en Algérie dans les années 90. Peut-on dire que le pouvoir a décrété l’amnésie sur cette période ?
En effet. Le pouvoir algérien a décrété l’amnésie sur cette guerre civile. Il n’a pas voulu la réconciliation, comme on l’entend souvent dire. Pour qu’il y ait une réconciliation, il faudrait une recherche de vérité, des aveux et une demande de pardon. La loi de concorde civile de 1999 a fait l’objet d’un accord entre l’armée et les islamistes. Les clauses de celui-ci sont restées secrètes. C’est une infamie à l’égard des morts.
En effet. Le pouvoir algérien a décrété l’amnésie sur cette guerre civile. Il n’a pas voulu la réconciliation, comme on l’entend souvent dire. Pour qu’il y ait une réconciliation, il faudrait une recherche de vérité, des aveux et une demande de pardon. La loi de concorde civile de 1999 a fait l’objet d’un accord entre l’armée et les islamistes. Les clauses de celui-ci sont restées secrètes. C’est une infamie à l’égard des morts.
EGALEMENT SUR FRANCE CULTURE - Kamel Daoud, écrivain : “Le seul contrepoids à l'absurdité et à l’horreur c’est la beauté” | France Culture (radiofrance.fr)
ET LE JOURNAL LA CROIX « Houris » de Kamel Daoud : au nom des siens (la-croix.com)
« Houris », de Kamel Daoud: le grand roman de la «décennie noire» (1990-2000)
La loi de Réconciliation nationale, citée par Kamel Daoud en exergue de son roman, punit d’un emprisonnement de trois à cinq ans « quiconque qui, par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise et instrumentalise les blessures de la tragédie nationale… » Autant dire que le romancier de Meursault : contre-enquête (2013) est désormais tricard dans son propre pays. Peut-être l’obtention du Goncourt — un pari de notre chroniqueur — et la certitude d’avoir écrit un grand livre le consoleront de cet exil imposé.
En 1994, j’enseignais au lycée de Corbeil-Essonnes, mère de toutes les ZEP, coincé entre la cité (maghrébine) des Tarterêts et celle de Mauconseil, bastion majoritairement africain. Un jour, un élève de Première pas très intelligent lança, en plein cours : « Moi, j’suis au GIA, M’sieur ! » « Eh bien, nous savions tous que tu étais un crétin, nous savons désormais que tu es aussi un futur assassin. »
Le Groupement Islamique Armé était la plus radicale des factions qui se disputaient alors l’Algérie, après la dissolution du Front Islamique du Salut, qui avait inopportunément remporté les élections de 1990. Les « Tangos » (les moudjahidines islamiques) et les « Charlie » (l’armée algérienne, tout aussi portée aux exactions) se disputèrent pendant dix ans, à grands coups de massacres, le territoire et le pouvoir. 200, 300, 500 000 morts ? Aucun bilan n’a réellement été tiré de ces dix ans d’horreurs, que Kamel Daoud s’emploie à ressusciter en passant par la voix d’une femme qui parle au fœtus dont elle hésite à se débarrasser.
(Comment, un homme qui parle au féminin ? N’a-t-il pas honte de procéder à une appropriation pareille ? Non — d’autant qu’il le fait à la perfection).
Les lois algériennes sur l’avortement sont parmi les plus restrictives au monde. De très nombreuses femmes avaient été violées par les combattants de ces années noires — mais l’Assemblée nationale refusa d’inscrire le viol parmi les motifs autorisés d’avortement. Quand on veut conquérir le monde avec le ventre de ses femmes, on fait feu de tout zob.
Le Groupement Islamique Armé était la plus radicale des factions qui se disputaient alors l’Algérie, après la dissolution du Front Islamique du Salut, qui avait inopportunément remporté les élections de 1990. Les « Tangos » (les moudjahidines islamiques) et les « Charlie » (l’armée algérienne, tout aussi portée aux exactions) se disputèrent pendant dix ans, à grands coups de massacres, le territoire et le pouvoir. 200, 300, 500 000 morts ? Aucun bilan n’a réellement été tiré de ces dix ans d’horreurs, que Kamel Daoud s’emploie à ressusciter en passant par la voix d’une femme qui parle au fœtus dont elle hésite à se débarrasser.
(Comment, un homme qui parle au féminin ? N’a-t-il pas honte de procéder à une appropriation pareille ? Non — d’autant qu’il le fait à la perfection).
Les lois algériennes sur l’avortement sont parmi les plus restrictives au monde. De très nombreuses femmes avaient été violées par les combattants de ces années noires — mais l’Assemblée nationale refusa d’inscrire le viol parmi les motifs autorisés d’avortement. Quand on veut conquérir le monde avec le ventre de ses femmes, on fait feu de tout zob.
Les chroniques d'Abnousse Shalmani : "Houris"
L’écriture de Kamel Daoud (qui publie "Houris" aux éditions Gallimard) est jouissive comme une revanche sur les années noires, sur ceux qui penchent la tête et refusent le ciel pour ce qu’il est : un horizon et une infinie rêverie d’Homme mortel. Un livre monument sur la guerre civile algérienne, par Abnousse Shalmani."Les livres qu’on n’a pas écrits, ça ne pardonne pas", dit Aïssa à Aube. Il conduit sa camionnette en racontant, Aube l’écoute en poursuivant son dialogue intérieur avec la fille dans son ventre. Elle veut avorter – ou non ? – pour ne pas lui faire vivre une vie impossible, une vie de femme dans un pays qui ne les aime pas, qui les humilie et les égorge. Ils cheminent vers hier, ils s’accompagnent de mots dans un voyage qui est une déchirure dans le voile qui couvre le passé, qui offre une sépulture aux morts, qui danse et qui pleure, mais sans jamais être en repli victimaire. Houris est un roman qui frappe précisément là, entre le cœur et le ventre. Houris est un livre monument. Monument par son écriture : des monologues qui s’enchevêtrent pour tenter de circonscrire une guerre civile oubliée et pardonnée, mais qui reste un sourire éternel sur la gorge d’Aube, qui n’a pas droit à la parole. Elle l’a perdue avec ses cordes vocales, alors il faut bien l’écrire ce roman pour offrir une voix. Houris est l’unique monument aux morts de la guerre civile algérienne.
Kamel Daoud n’est pas douleur, nostalgie, ressentiment. Il aime trop la vie, comme homme et comme écrivain. Il aime trop la littérature pour la laisser sangloter dans un coin. L’humour transperce malgré tout comme la dignité de ceux qui ont été oubliés, comme l’oxygène qui permet à Aïssa et à Aube de raconter, eux qui viennent d’une culture où on ne dit pas, où on ne dit rien, gardant prisonnières en soi les émotions - le rire étant la plus radicale dans un monde calfeutré par les regards inquisiteurs qui scrutent de quoi vous condamner : "Tous parlaient du halal et du haram, de ce que Dieu permettait et de ce que le Coran interdisait : cigarettes, alcool, maquillage, musique, chansons, rires, pantalons serrés, parfums…"
